De l'Europe philosophique à l'Europe politique

par Jean-Michel Henny, Sophie's Lovers

 

       

Auteur d'une vingtaine d'ouvrages, directeur des collections « Humanités » aux éditions du Cerf et « Philosophie pratique » aux Presses de l'université de Paris-Sorbonne, Jean-Marc FERRY est professeur de philosophie politique, actuellement titulaire de la chaire Philosophie de l'Europe de l'université de Nantes.

Il a tout récemment publié un ouvrage collectif intitulé L'idée d'Europe. Prendre philosophiquement au sérieux le projet politique européen.

Il s'agit d'une ample réflexion politique qui apporte des perspectives originales et profondes aux nombreux débats contemporains sur l'Europe. Il s'agit aussi d'une réponse aux critiques de l'Europe philosophique formulées par Hannah Arendt (voir la conclusion de notre précédent billet). Car, au-delà des questions classiques de l'héritage Gréco-romain, de l'essence et de l'universalisme du projet européen, on propose ici de réfléchir à la manière dont l'Europe pourrait à terme stabiliser les liens entre ses États-membres et s'affirmer comme une communauté politique ou, plutôt,« cosmopolitique ».

Les phases d'élaboration de l'idée européenne

Dans son introduction, Jean-Marc Ferry expose clairement les enjeux du problème.

À présent, le moment semble venu pour l'accueil d’une « critique constructive » résolue à s’affronter aux dénonciations intellectuelles du projet européen, mais surtout au « malaise européen » lui-même, qui est bien réel, et à l’élucidation des sources objectives de ce malaise. (1)

Pour mener à bien cette élucidation, Jean-Marc Ferry dresse un tableau rétrospectif des grandes théories de l’Europe et distingue plusieurs phases : les « rêves visionnaires » des philosophies et écrivains de la période 1750-1850 (abbé de Saint-Pierre, Jean-Jacques Rousseau, Christian Wolff, Emmanuel Kant, G.W.F. Hegel, Wilhelm von Humboldt, F. Nietzsche…) ; le temps des incertitudes et du développement des nationalismes (1850-1950), avec des penseurs comme Oswald Spengler, Max Weber et, surtout, Edmund Husserl ; la période suivant la seconde guerre mondiale, enfin, qui marque la fin de la vision spéculative de l’Europe (porteuse d’une mission universelle) et le début de la construction de l’Europe politique.

Chacune de ces phases apportent des éléments théoriques majeurs, susceptible de nourrir la réflexion contemporaine : ainsi en est-il du « paradigme de Humboldt » qui parvient à concilier universalité et historicité dans l’affirmation de la diversité des langues et de leur capacité à dialoguer entre elles, grâce au pouvoir de la traduction, « seule manière de manifester l’universalité du langage dans la dispersion des langues » (Paul Ricœur). Ainsi, aussi, de la critique par Husserl d’une rationalité purement technoscientifique et instrumentale. Puis, la question délicate du passage de l’ « Europe philosophique » (qu’à tort on a cru éternelle) à l’Europe politique…

À ma connaissance, c’est, parmi les penseurs tout contemporains de l’Europe politique, Étienne Tassin qui a le plus précisément et le plus finement saisi et situé le problème. Étienne Tassin commence par poser trois aspects de l’Europe : l’Europe philosophique, qui renvoie à l’idée d’un esprit européen (ou d’une Europe spirituelle) ; l’Europe culturelle, qui renvoie à l’identité européenne (ou la civilisation européenne) ; l’Europe politique, qui renvoie enfin à la communauté (l’idée d’un « corps » politique selon la conception classique).

Une solution de continuité entre philosophie et politique

C’est la confusion de ces différents aspects qui brouille la plupart des débats de l’après-guerre. En cherchant à appliquer directement les idées de l’Europe philosophique (la quête de l’universel, la critique du naturalisme, l’idéal moral) à celles de l’Europe politique, on fait peu alors de cas de l’écart fondamental les sépare.

La question des souverainetés nationales en est un bon exemple. De Victor Hugo à Denis Rougemont, on considère généralement que le mal dont souffre l’Europe s’appelle « État-nation » et que son salut dépend de l’instauration d’un État fédéral (les fameux « État-unis d’Europe » rêvés par V. Hugo). Ainsi, dans son Discours à la nation européenne, Julien Benda fustige-t-il vivement le nationalisme :

Bossuet assure que le patriotisme n’est qu’une forme de l’amour de l’homme pour ses semblables. Renan, dans sa fameuse étude, montre presque uniquement, dans le nationalisme, l’acte par lequel l’homme accède à un sentiment de fraternité, de similitude de cœur, à l’égard des autres hommes. Ces psychologues passent sous silence le second geste du nationaliste, celui par lequel il arrête son mouvement de fraternisation et, se pose, lui et ses frères, contre le reste des hommes, ou tout au moins en contraste implacable avec eux. (2)

Aussi louable que soit ce genre de discours, il néglige (ou violente) souvent, au nom d’un rationalisme volontariste, la dimension proprement historique et politique du problème (3). L’histoire des peuples européens n’est pas celle du peuple américain et les Européens n’ont sans doute pas vocation à former un jour une seule et même nation. Par ailleurs, l’idée d’imposer un projet constitutionnel et/ou gouvernemental sans y préparer les citoyens serait une erreur politique. Une ambition constitutionnelle implique l’existence d’un espace public, d’une forme de démocratie participative qui, au sein de la Communauté, n’est encore qu’embryonnaire.

Vers une Europe cosmo-politique ?

« L’Europe politique reste à penser » note en conclusion Jean-Marc Ferry. « Cela  implique aussi que le politique soit lui-même, sous ce défi, à repenser ». La philosophie politique n’a que deux imaginaires en tête pour « penser la politique » : la Cité grecque ancienne et l’État moderne. Mais l’Europe qui se construit aujourd’hui échappe à ces modèles…

Son propre est de s’édifier, non sur la subordination des États nationaux à une puissance publique supranationale, mais sur le double principe : 1) de la co-souveraineté des États membres, impliquant des principes de méthode, tels que la coordination (des politiques publiques), l’harmonisation (des systèmes juridiques), la concertation régulière entre dirigeants (l’institutionnalisation des sommets), à quoi il convient d’ajouter la subsidiarité, la confiance mutuelle, la reconnaissance mutuelle ; 2) de la coopération avec le voisinage, impliquant notamment les principes de conditionnalité positive et de multilatéralité. C’est là une orientation sans précédent dans la réalité, dont la réalisation, strictement processuelle, engage l’édification de « l’État européen » sur la voie « postétatique » d’une « Union cosmopolitique. » (4)

Union cosmopolitique et non pas cosmopolite, comme on serait tenté de lire. Car il ne s’agit pas pour l’Europe de regrouper des citoyens d’origines diverses, comme le faisait autrefois l’empire de Rome, mais de former une communauté politique « unie dans la diversité » (5).

 


Pour approfondir ces brèves réflexions, nous vous invitons à lire « Telos, Nomos, Ethos : réflexions sur le sens de l'Europe politique » (sous l'onglet « compléments »), conférence donnée par Jean-Marc Ferry le 9 décembre 2013 à Milan, lors d’une rencontre de la Commission européenne « un nouveau récit pour l’Europe » . Nous le remercions chaleureusement de nous avoir autorisé à diffuser ce texte gracieusement auprès de nos lecteurs.


NOTES

(1) Jean-Marc Ferry (dir.), L'Idée d'Europe, PUPS, 2013, p. 7.

(2) Discours à la nation européenne, Folio/Gallimard, 1992, p. 120.

(3) Observons toutefois que Julien Benda en est pleinement conscient : « Je ne m'adresse pas à tous. Parmi ces hommes, les uns cherchent ce que l'Europe, pour gagner l'existence, devra faire dans l'ordre politique, d'autres dans l'ordre économique, d'autres dans l'ordre juridique. Je n'ai point qualité pour retenir leur audience. D'autres pensent à la révolution qu'elle devra accomplir dans l'ordre intellectuel et moral. C'est à ceux-là que je parle. » (op. cit., p. 14)

(4) Jean-Marc Ferry (dir.), op.cit., p. 53.

(5) Il s'agit de la devise européenne, brillament analysée par Janie Pélabay au chapitre 1 de L'idée d'Europe.