Michel Henry : une phénoménologie de la révélation ?

par Marsilio L. Abate, Sophie's Lovers

       

Fondée par Edmund Husserl au début du XXe siècle la phénoménologie est un courant philosophique qui aura inspiré bien des auteurs et suscité un nombre d'œuvres impressionnant. « Science des phénomènes », la doctrine de Husserl se voulait tout d'abord une méthode permettant d'explorer et de fonder notre expérience du monde. Cette exploration ne procède pas d'une raison abstraite et désincarnée comme avaient pu la concevoir Kant ou Descartes mais d’une conscience qui se perçoit tout à la fois comme un corps et comme un flux produisant un savoir subjectif et universel.

On ne compte plus aujourd’hui les disciples et successeurs du maître de Fribourg-en-Brisgau : Maurice Merleau-Ponty, Max Scheler, Hannah Arendt, Alfred Schütz, Jan Patočka, Hans Georg Gadamer, Paul Ricoeur… Parmi eux, Michel Henry (1922-2002) occupe une place originale et encore passablement méconnue.

Phénoménologie et immanence

Dans un essai polémique demeuré célèbre (1), Dominique Janicaud dénonçait en 1990 le « tournant théologique » de la phénoménologie française et voyait en Michel Henry un de ses représentants les plus accomplis. Curieux théologien cependant que celui qui affirme dans son œuvre maîtresse, L’essence de la manifestation : « Que le fondement soit, en fait, de part en part phénomène, qu’il soit la vérité, et cela en un sens ultime et originaire, c’est ce qui ne pourra être compris que lorsqu’une élucidation radicale du concept de phénomène aura guidé la problématique jusqu’à l’idée d’une révélation qui ne doit rien à l’œuvre de la transcendance.» (2).
Cette idée de révélation que revendique le philosophe repose, dans son système de pensée, sur une expérience de soi qui se donne comme un fondement et qui est conçu comme la vie même. D’un point de vue phénoménologique, cette vie se définit comme ce qui possède la faculté et le pouvoir de « se sentir et de s'éprouver soi-même en tout point de son être » (3). Elle est une forme radicale d’intériorité et d’immanence.

Une différence imperceptible

L’une des difficultés de la philosophie de Michel Henry tient sans doute à son ambition (expliciter et décrire la vie) et au caractère immédiat et insaisissable de son objet (qui laisse parfois douter de la signifiance et de l’originalité de son propos). Dans un article éclairant (4) sur la question de l’apport de Michel Henry à la phénoménologie, Grégori Jean observe que l’originalité de l’auteur de L’essence de la manifestation consiste à déplacer le problème traditionnel de la différence entre savoir naturel (spontané) et savoir vrai (c’est-à-dire passé au tamis de la méthode phénoménologique) sur un tout autre plan d’expérience. Ce qui intéresse le philosophe n’est pas tant de savoir ce qui distingue les modes de vie de la conscience que de révéler ce qui est au fondement de cette même conscience, autrement dit l’existence. Il s’agit là de la « manifestation de soi originaire de l’être qui constitue la conscience elle-même dans son essence universelle ».
Mais cette manifestation, parce qu’elle ne relève pas de l’ordre du monde et des phénomènes, peut difficilement être distinguée et demeure mystérieuse : « La Vie elle-même [est] prisonnière de l’absoluité de son savoir : un savoir si absolu qu’il me peut qu’ignorer, en lui-même, qu’il n’est pas celui du monde » (5)

C’est moi la Vérité

Par cette formule provocatrice, Michel Henry inaugure en 1996 ses réflexions sur le christianisme. Dans cette tradition, il reconnaît – au gré d’une interprétation qui n’a pas manqué de surprendre certains théologiens – le pendant religieux de sa propre phénoménologie de la vie. Pour le philosophie, « Dieu » est comparable à la vie en ce sens qu’il échappe au monde et à ses lois : il ne se montre en aucun lieu et s’éprouve lui-même en une intériorité invisible. Cette épreuve intérieure est la pierre de touche de notre subjectivité et fait de nous, des vivants, à l’instar du Christ, « Premier Vivant ».

L'autorévélation de la Vie, voilà donc l'essence de Dieu. Cependant l’immanence de cette expérience « auto-affectée » bouleverse les conceptions orthodoxes : comment prétendre parler de révélation dans la mesure où celle-ci n’est pas inspirée par un être ou un événement qui transcende ma subjectivité ?
L’œuvre de Michel Henry semble en effet peu ouverte à une conception intersubjective de la vérité. Toutefois, le dépouillement et la publication de ses archives pourraient nous réserver de belles découvertes. (6).


NOTES

(1) Dominique Janicaud, Le tournant théologique de la phénoménologie française, Paris, L’Éclat, 1990. Ce texte, aujourd'hui indisponible, est repris dans La phénoménologie dans tous ses états, Paris, Gallimard.
(2) Michel Henry, L’essence de la manifestation, Paris, PUF, 1963, § 7, p. 51. Cité par Adnen Jdey dans sa présentation du n° 126 des Cahiers philosophiques, consacrés à Michel Henry.
(3) Michel Henry, La barbarie, éd. Grasset, 1987, § 1, p. 15.
(4) Grégori Jean, « Michel Henry et la différence phénoménologique » in Cahiers philosophiques n°126/2011, Paris, CNDP-CRDP, p. 7.
(5) Ibid. p. 21.
(6) Pour approfondir cette question, je recommande la lecture du n° 2 de la Revue internationale Michel Henry (consacrée à l’expérience d’autrui).


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