Le Décalogue sceptique

Le Décalogue sceptique

L'universel en question au temps des Lumières

Faut-il penser l'unité de « la » philosophie des Lumières comme s’il s’agissait d’un phénomène européen homogène représentant un désir d’universel, une croyance en l’intemporel de la loi morale, en l’autonomie de la raison ? Lumières, Aufklärung, Enlightment, Illuminismo : ces termes ne sont pas la traduction l’un de l’autre et expriment bien un pluriel auquel les interprètes résistent puisqu’après la version kantienne, ils ont cherché une autre radicalité des Lumières dans la version spinozienne. Ce désir d’unité ne peut-il avoir un sens idéologique et politique ? Il ne s’agit pas pour autant de recréer une autre unité sous l’égide de la multiplicité du sensible mais de montrer le caractère profondément problématique du recours à l’universel.
Le présent ouvrage, en marquant la persistance de l’argumentaire sceptique qui circule explicitement ou implicitement, en fonction des stratégies d’écriture, propose, selon la formule de La Mothe Le Vayer, un Décalogue sceptique qui ne se réduit pas au doute généralisé : il prescrit et programme une systématicité dans l’étude de la variation des normes.
Au temps des Lumières, en effet, l’universel de toutes les normes, théoriques ou pratiques, faisait réellement débat et mettait en question une philosophie de la lumière naturelle et une métaphysique du moi supposé être un point fixe. Cette critique de l’universel s’exprime dans une philosophie du sensible qui analyse les modèles mécaniques ou organiques des opérations mentales, morales, politiques. Diderot étudie la figure paradoxale de l’Aveugle, Condillac érige sa statue, l’abbé de l’Épée restitue les sourds muets à la dimension de la discursivité, La Mettrie invente « Monsieur Machine », et n’en invoque pas moins une métaphysique de la tendresse, Rousseau justifie un épicurisme de la raison et un art de jouir, Hume naturalise la religion en l’articulant à des passions fondamentales, Montesquieu, attentif à la logique des histoires singulières, démonte et compare les machines juridiques.
Le pluriel des Lumières a été méconnu : il permettrait peut-être de comprendre le caractère équivoque de leur héritage aujourd’hui, entre la reprise morale d’un universalisme des normes et sa contestation dans un travail juridique et anthropologique.