L'écart et l'entre

L'écart et l'entre

Leçon inaugurale de la Chaire sur l'altérité

« Que puis-je faire d'autre aujourd'hui, pour camper ici, dans ce Collège d'études mondiales en création, la question si générale de l'altérité - peut-être la plus générale de la philosophie - que d'indiquer en commençant d'où - par où - je l'aborde ? Donc, pour éviter des vues trop vagues et les banalités qui déjà nous menacent, de vous inviter à entrer dans la singularité - modeste - de mon chantier ? Que puis-je faire d'autre, autrement dit, pour débuter ce périlleux exercice de la " Leçon ", que de me justifier dans ma nature hybride : de philosophe et de sinologue ? J'ai dit souvent, quitte à provoquer un haussement d'épaule chez mon interlocuteur, que, jeune helléniste à la rue d'Ulm, j'ai commencé d'apprendre le chinois pour mieux lire le grec...
Nous disons si volontiers, en effet, que nous sommes " héritiers des Grecs ". Mais, justement, la familiarité n'est pas la connaissance. Ce qui est "bien connu ", disait Hegel, n'est, de ce fait, pas connu, weil es bekannt ist, nicht erkannt. Il faut, dirons-nous, de l'autre pour y accéder. Mais pourquoi le chinois ? Pourquoi la Chine ? Je n'avais, par famille et par formation, vraiment rien à voir avec la Chine ».

F. Jullien, 8 décembre 2011