Canguilhem tel qu'en lui-même

par Jean-Michel Henny, Sophie's Lovers

        

Philosophe très admiré de Pierre Bourdieu, Jacques Bouveresse ou encore de Michel Foucault (qui lui demande d'être le rapporteur de sa thèse « Folie et déraison, histoire de la folie à l'âge classique »), Georges Canguilhem (1904-1995) fut à la fois médecin et philosophe. Son maître-livre Le normal et le pathologique, publié en 1943, a marqué l'histoire des idées mais a en quelque sorte occulté une œuvre foisonnante et ouverte sur d'innombrables sujets.

Les éditions Vrin lui rendent aujourd'hui justice en publiant le premier volume d'une série de six qui constituera l'édition complète et scientifique des écrits du philosophe. Un événement éditorial donc, déjà salué par la presse, et dont Sophie's Lovers se fait l'écho.

Le programme éditorial

Le premier tome, paru en décembre dernier, réunit sous le titre Écrits philosophiques et politiques 1926-1939 les textes écrits par Canguilhem avant sa thèse de 1943, Le normal et le pathologique. Il s’articule en trois parties : d’abord les textes publiés (en son nom propre ou sous un pseudonyme) dans les Libres propos d’Alain et des articles, recensions, conférences en provenance de diverses revues, ainsi que quelques lettres; suit ensuite le pamphlet publié au nom du Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes, en 1935, Le fascisme et les paysans. Vient enfin le Traité de logique et de morale, co-écrit avec Camille Planet en 1939.

Le tome II regroupera, sous le titre Écrits de médecine et de philosophie, les trois thèses de Georges Canguilhem : Le normal et le pathologique, Le concept de réflexe, La connaissance de la vie.
Le tome III, Écrits d’histoire des sciences et d’épistémologie comprendra les Études d'histoire et de philosophie des sciences et Idéologie et rationalité.
Les tomes IV et V, Autres écrits, entretiens et discours, rassembleront, par ordre chronologique, tous les autres textes, disséminés dans des revues françaises ou étrangères, les entretiens, les communications dans des volumes collectifs, les discours inauguraux, etc.
Le tome VI, 1904-1995 Un philosophe dans son siècle. Bibliographie critique intégrera étroitement éléments biographiques et données bibliographiques, ainsi que des documents et des éléments de correspondance inédits.

L’importance des écrits d’avant-guerre

Comme le souligne l’éditeur, l’importance du premier recueil est triple : éditoriale, historiographique et philosophique. Le volume en question s’ouvre sur une imposante Préface de Jacques Bouveresse : plus de 60 pages d’introduction générale aux six volumes qui constitue à elle seule un essai remarquable sur la pensée de l’auteur. De la présentation d’Yves Schwartz se dégage le portrait d’un jeune philosophe scrupuleux, d’une vaste curiosité intellectuelle, aux prises avec les grandes questions de son temps, la période extrêmement troublée de l’entre-deux guerre.

Dans sa introduction – À la découverte d’un « Canguilhem perdu » – Jean-François Braunstein nous met en garde contre l’illusion de vouloir rechercher dans ces premiers textes le «vrai» Canguilhem : « Canguilhem a assez moqué le « virus du précurseur » pour que l’on ne se donne pas le ridicule de faire de cet UrCanguilhem le « précurseur » du Canguilhem de la maturité. Une telle recherche de précurseur interdirait à la fois de comprendre le sens et la portée de ces premiers écrits, mais empêcherait également de comprendre en quoi les travaux de la maturité apportent de réelles innovations et une véritable réorientation de la pensée de Canguilhem. En même temps, on peut considérer qu’il n’est pas sans intérêt de lire aujourd’hui, pour la première fois, ces écrits, reproduits dans leur intégralité et dans l’ordre même où ils ont été publiés. […] On peut penser qu’il y a ce que Canguilhem aurait appelé une « filiation » entre ces œuvres oubliées et les œuvres classiques de la maturité. »

Et Jean-François Braunstein de poursuivre :

« Il nous semble que cette lecture permet de mieux comprendre certains traits caractéristiques de l’œuvre de Canguilhem, qu’il s’agisse de ses motifs ou de son style. Ses motifs d’abord. Lorsqu’il aborde tel ou tel article de la maturité, comme « Qu’est-ce que la psychologie ? », « Qu’est-ce qu’un philosophe en France aujourd’hui ? », ou les articles consacrés à Cavaillès, le lecteur ne peut manquer d’être frappé par la véhémence de Canguilhem, son indignation devant certaines attitudes philosophiques ou politiques. Il est certain alors, que l’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, que Canguilhem n’est pas un historien des sciences « professionnel » comme les autres mais bien plutôt un philosophe combattant. Le sens de cet engagement se comprend mieux lorsqu’on lit ces premiers écrits. La virulence du Canguilhem de la maturité n’est rien au regard de la violence avec laquelle il s’en prend, dans sa jeunesse, aux bellicistes ou aux pacifistes trop tièdes. Certains des thèmes de la maturité sont déjà traités de manière très polémique dans ces premiers écrits. La première fois qu’il traite de psychologie c’est pour dénoncer, après Alain, l’œuvre de « basse police » qui est celle des psychologues. Lorsqu’il écrit d’abord sur le réflexe, c’est pour en dénoncer les usages politiques. Quand il traite du milieu, c’est pour s’en prendre à Taine et à l’anti-dreyfusisme de Barrès. Si l’on relit alors les œuvres scientifiques de la maturité, on s’aperçoit qu’y sont insérées, discrètement, quelques remarques qui indiquent le motif de travaux apparemment purement « scientifiques ». Ainsi, en quelques lignes de La formation du concept de réflexe, il est indiqué que ce travail d’« histoire critique » vise à montrer que « la physiologie de l’automatisme est plus aisée à faire que celle de l’autonomie » (1). L’œuvre de Canguilhem nous semble en effet répondre à des motifs éthiques ou politiques, au sens large. Si l’on n’a pas lu ces premières œuvres de Canguilhem, il est plus difficile de comprendre le « tonus » qui anime les œuvres du Canguilhem de la maturité, leur ton heureusement non académique.
Le style ensuite. Il nous semble que l’une des raisons de l’intérêt de l’œuvre de Canguilhem tient à l’impératif, présenté comme une sorte de mot d’ordre au début du Normal et du pathologique, selon lequel « la philosophie est une réflexion pour qui toute matière étrangère est bonne, et nous dirions volontiers pour qui toute bonne matière doit être étrangère » (2). La curiosité universelle, le goût du concret, voire du curieux, sont des traits remarquables de l’œuvre de Canguilhem et de ses disciples les plus proches (3). Il s’intéresse, dans sa maturité, aussi bien à « La physiologie et à la pathologie de la thyroïde au XIXe siècle » qu’à « La question de l’écologie », à « Hegel en France » comme à « L’Histoire des sciences de l’organisation de Blainville et l’abbé Maupied », à « La monstruosité et [au] monstrueux » en même temps qu’à « La décadence de l’idée de progrès ». Cette curiosité universelle était déjà un trait saillant des premiers écrits de Canguilhem, qu’indique bien la simple énumération des titres de ses articles : de la question de la génération à celle de la création, en passant par les élections anglaises ou une crise ministérielle française, d’une pièce de théâtre de Sherriff à un examen des sujets du baccalauréat. Ses lectures et références sont aussi variées : Alain puis Bergson surtout, mais aussi Descartes ou Leibniz, Balzac et Stendhal, Valéry ou Benda, Taine et Barrès, Keyserling ou Allendy, Lagneau, Hamelin ou Le Senne, Politzer ou Halbwachs, bien d’autres encore. À certains moments, il semble même que Canguilhem ait été tenté par un véritable travail de journaliste, notamment lorsqu’il traite de l’actualité politique ou relève les absurdités et les compromissions des journalistes de son temps.»(4)


NOTES

(1) La formation du concept de réflexe aux XVII et XVIII siècles, (1955), Paris, Vrin, 2000, p. 7.
(2) Le normal et le pathologique (1966), Paris, P.U.F., 2009, p. 7. Sur cette question des « matières étrangères » et de la philosophie, cf. Y. Schwartz, Le paradigme ergologique ou un métier de Philosophe, Toulouse, Octarès, 2000. 47-64.
(3) Ian Hacking note, à propos de Foucault, qu’il est un « fact-lover » (I. Hacking, Historical Ontology, Cambridge-Londres, 2002, Harvard University Press, p. 74). La même remarque pourrait être faite à propos d’un autre élève de Canguilhem, François Dagognet.
(4) Extrait de l’Introduction par J.-F. Braunstein (pp. 103-104), reproduit avec l’aimable autorisation des éditions Vrin.

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