L'âne philosophe

par Marsilio L. Abate, Sophie's Lovers

            

Que ce soit à travers les fables de Jean de La Fontaine, les Métamorphoses d'Apulée (plus connue sous le titre de L'Âne d'or) ou les tribulations du Cadichon de la comtesse de Ségur (Mémoires d'un âne), l'equus asinus a toujours joui d'une grande popularité dans la culture littéraire. Plus discrète, sa présence dans les textes philosophiques n'en est pas moins significative.

Les ânes de Buridan et de Bruno

Au Moyen Âge, le docteur scolastique Jean Buridan (Joannes Buridanus, 1292-1363) se rend célèbre par une expérience de pensée qui met en scène un âne face à un cruel dilemme : placé en même temps devant sa ration d'avoine et un seau d’eau, il ne sait par lequel commencer et finit par mourir de faim et de soif. Un exemple de dilemme absurde que la postérité appellera « âne de Buridan », injonction paradoxale ou double contrainte (double bind). L’accomplissement de l’une des contraintes implique en effet de négliger l’autre.
À la Renaissance, les figures de l’âne se multiplie, de Machiavel à Agrippa, de Teofilo Folengo à La Mothe Le Vayer, de Sebastian Brant à Rabelais. Elle prend un relief tout particulier chez Giordano Bruno qui, dans ses traités L’Expulsion de la bête triomphante et Cabale du cheval pegaséen développe une théorie originale de l’« asinité » : négative dans ce qu’elle exprime d’oisiveté et d’arrogance mais positive également dans ses valeurs de persévérance, d’humilité et de tolérance (1).

Histoires d'oreille

Chez Nietzsche, le symbole de l’âne resurgit mais, cette fois, dans une conception complètement négative et satirique. Tout comme le chameau de Ainsi parlait Zarathoustra, l’âne nietzschéen représente le stade de l'esprit qui porte et supporte les valeurs du nihilisme. Losqu’il dit « non », c’est sous l’emprise du ressentiment et son « oui » (ja, ja, I-aaa) n’est pas un oui à la vie mais l’assomption du réel « tel qu’il est », sans autre forme d’imagination (2). Comme le note Gille Deleuze « l’Âne est la caricature et la trahison du Oui dionysiaque : il affirme mais n’affirme que les produits du nihilisme. Aussi ses longues oreilles s’opposent-t-elles aux petites oreilles, rondes et labyrinthiques, de Dionysos et d’Ariane » (3).

Tout récemment, l’écrivain flamand Frank Adam a imaginé un nouvel avatar de l’âne nous livrant dans ses Confidences à l’oreille d’un âne un personnage savoureux à mi-chemin entre le philosophe et le psychothérapeute… 

Car, après s’être échappé de l'étable de Bethléem, l’âne s’est installé aux portes du désert. Là, il reçoit la visite d’étranges personnages : un enfant trouvé, un entrepreneur des pompes funèbres, le bœuf – un vieil ami –, etc., jusqu'à Dieu en personne ! Ces rencontres sont autant d'occasion de montrer les vicissitudes de l’âme humaine. À la manière d’un Socrate un peu décalé mais ô combien sympathique, l’âne prête l’oreille à ses confidents et leur pose les questions qui vont alors leur permettre d’aller jusqu’au bout de leurs obsessions (et peut-être aussi des nôtres).

Écrits dans un style truculent, servis par une excellente traduction de Michel Perquy, ces contes philosophiques nous entraînent dans un univers absurde, drôle et dérangeant, qui n’en finit pas de nous interroger.

NOTES

(1) Sur ce sujet, voir le beau livre de Nuccio Ordine, Le Mystère de l'âne, Les Belles Lettres.
(2) Voir « De l'esprit de lourdeur, II » dans Ainsi parlait Zarathoustra. Pour permettre au lecteur de mieux retrouver les occurences de l'âne dans le texte de Nietzsche, nous lui en proposons ici une version pdf gratuite.
(3) Gilles Deleuze, Nietzsche, Presses universitaires de France, p. 44.