Sous le marbre : Cicéron

par Jean-Michel Henny, Sophie's Lovers

           

Grand orateur, homme de pouvoir, figure imposante de la culture latine, Marcus Tullius Cicéron (106-43 av. J.-C.) n'apparaît pas d'emblée comme un auteur proche de nos interrogations contemporaines. Pourtant, comme le suggère le dernier dossier de Philosophie Magazine (n° 53, octobre 2011), la situation dans laquelle il a vécu n'est peut-être pas si éloignée de la nôtre…

Un auteur aux prises avec son temps

Le contexte politique dans lequel se bat et se débat Cicéron est, selon Pierre Manent, celui d'une crise du modèle de gouvernement qui n’est pas sans rappeler les problèmes que posent aujourd’hui l’élargissement de l’Europe : « Le corps politique romain s’étend ou plutôt se distend indéfiniment, et ne plus être gouverné selon le modèle républicain. Un nouveau cadre d’organisation politique demande à être défini, c’est-à-dire une nouvelle forme de l’association humaine et un nouveau régime politique » (1). Aux yeux de Cicéron, le modèle grec de la Cité n’est plus applicable dans un monde qui, comme celui de Rome, repousse sans cesse ses frontières et ses limites… Il en résulte pour l’auteur des Devoirs une conception particulière de l’individu, déconnecté désormais du corps organique de la Polis, et appelé, face au gigantisme de l’Empire, à défendre sa vie privée. En ce sens, Pierre Manent voit en lui un lointain ancêtre du libéralisme.

Cicéron peut apparaître aussi bien comme un ancêtre des méthodes de communication. À Rome, comme aujourd’hui, l’art oratoire est une arme redoutable et essentielle à l’exercice du pouvoir. En comprenant la manière dont Cicéron a pu dénoncer et briser l’insurrection de Catilina, on mesure tout la portée du discours dans la sphère politique. « À Athènes, cité démocratique, c’étaient les arguments qui prévalaient, et l’orateur se présentaient comme un citoyen parmi d’autres ; à Rome, cité hiérarchisée et aristocratique, la personnification du discours est au contraire la règle. L’orateur donne ainsi de l’ autorité à sa parole. » (2)

Une synthèse personnelle de la philosophie grecque

Cicéron présente aussi l’intérêt d’être un précieux relais de la philosophie grecque dont il est un fin connaisseur et divulgateur. Sa position est d’autant plus courageuse que dans la société romaine de l’époque la valeur accordée à la réflexion philosophique est plutôt négative (3). On estime en effet qu’il s’agit d’un exercice pour oisifs qui n’encourage pas assez les vertus pratiques et patriotiques. Tout en partageant les valeurs de ses compatriotes, Cicéron défend la pratique philosophique et en propose une synthèse originale, proche de l’école de Platon. Sur la question de la connaissance et de la vérité, il adopte le point de vue de l’Académie : considérant que nous n’avons pas de certitudes sur l’exactitude de nos représentations, il est préférable de nous en remettre aux hypothèses les plus probables. Pour ce qui concerne la question du destin et de la liberté humaine, il rejette tant la conception des épicuriens – qui croient un en hasard primordial – que celle des stoïciens – qui voient le monde comme une totalité continue et rationnellement organisée. Pour Cicéron, l’homme est libre de choisir la plupart de ses actions et d’orienter son existence. En matière de morale, il adopte plutôt l’attitude des stoïciens qui vise à réguler la quête des plaisirs et cultiver une forme de sérénité devant la souffrance et la mort(4).

L'homme écrasé par la postérité

Homme le plus en vue et le plus fortuné de son époque, Cicéron a dû affronter les plus grands « fauves » politiques : César, Marc-Antoine… Plus de cent-vingt ans avant Sénèque, victime lui aussi d’un tyran, il meurt assassiné (le 7 décembre 43 av. J.-C.).
La stature du personnage, son destin tragique, ont contribué à faire de lui un « homme de marbre », une figure tutélaire de la culture classique, distante et un peu rébarbative.

C’est ce « marbre » qu’il est utile de briser, pour laisser s’exprimer l’esprit toujours vif de Marcus Tullius. Lui-même, parlant d’un ami défunt, déclarait : « Quant à moi, bien que Scipion ait disparu, il me semble vivant et il me le semblera toujours : c’est sa valeur morale que j’ai aimée et elle, elle n’a pas cessé de vivre (…) Nous partagions la même maison et le même genre de vie ; nous n’avions pas seulement été réunis par la vie militaire mais aussi par nos voyages à l’étranger et nos séjours à la campagne. (…) Si ces images ainsi que les souvenirs que j’en garde avaient disparu avec lui, je ne supporterais pas d’avoir perdu un être qui m’aimait tant et que j’aimais tant. Mais rien de tout cela n’est mort, je le fais vivre au contraire et le ranime sans cesse par la pensée, l’attisant à mes souvenirs » (5).

NOTES

(1) Pierre Manent in Philosophie Magazine n° 53 octobre 2011, p. 78.
(2) Florence Dupont in Philosophie Magazine n° 58, p. 79.
(3) Marcel Le Glay, Rome, Grandeur et déclin de la République, Perrin, 1990, p. 163.
(4) Philosophie Magazine n° 58, p. 77.
(5) Cicéron, L’amitié, traduit du latin par Christiane Touya. Arléa, 1990, p. 83-85.

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