Comme un arracheur de dents...

Notes sur le mensonge, par Marsilio L. Abate, Sophie's Lovers

        

Les premières Rencontres philosophiques organisées à Langres du 23 au 25 septembre avaient pour thème la vérité. Sophie's lovers organise prochainement à Paris avec la librairie Vrin une rencontre sur l' envers de ce « miroir », autrement dit sur le mensonge (cf. notre rubrique agenda).

Gérard Lenclud et Gloria Origgi – auteurs et contributeurs du dernier numéro de l'excellente revue Terrain (intitulé « Mentir ») – y participeront et nous offriront de belles matières à réflexions. En voici déjà un avant-goût…

Quand le faux bouleverse le vrai

Dans son article (1), Gloria Origgi relève un point très intéressant : avant d'être un problème moral, le mensonge a tout d'abord été un problème métaphysique. En effet, la possibilité de faire passer une chose pour ce qu’elle n’est pas remet en cause aux yeux des Anciens l’ordre du monde ou – du moins – celui du logos qui, idéalement, voudrait que les mots et le discours soient en accord avec la réalité. Or le mensonge bouleverse la référence fondamentale au réel et la conception du vrai comme « adéquation des choses et de l’esprit ». C’est sur ce point que porte une bonne part des débats antiques entre philosophes et sophistes. Et l’on sait que dans sa condamnation des imposteurs, Platon ira jusqu’à bannir les poètes de sa République.

Devoir de vérité et droit de mentir

Avec la critique kantienne de la raison pure, ce lien essentiel entre monde et esprit est bien mis à mal : on se sait désormais incapable de connaître les choses en soi. Le savoir lui-même devient en quelque sorte un artefact.
C’est alors que l’acte de mentir revêt une signification résolument morale. Mentir ne signifie plus rompre le lien entre l’être et le langage mais, essentiellement, trahir le lien social et la confiance qui est à l’origine de notre humanité. Avant Kant, cette idée est déjà clairement exprimée par Montaigne : « C’est un vilain vice que de mentir (…). Notre intelligence se conduisant par la seule voie de la parole, celui qui la fausse, trahit la société publique (2) ». Lorsque je ments, je manipule autrui, je l’utilise comme un moyen, non comme une fin et, du même coup, je renie ce qui fait de moi un être humain, un être sincère et responsable.

Dans ce contexte, la valeur morale de la vérité prime en quelque sorte sur sa valeur ontologique. En agissant moralement, en refusant le mensonge, je contribue à recréer un nouvel ordre du monde qui est vrai et qui est en même temps celui de la communauté des humains. Mais la position de Kant est intransigeante et absolue, car au nom de ce principe moral universel, elle impose de dire la vérité en toutes circonstances, y compris lorsque l’aveu peut mettre en danger la vie d’autrui : imaginez que vous vivez dans un régime totalitaire. Un de vos amis, résistant, est poursuivi par la police ; il se réfugie chez vous et vous demande de le cacher. Quelques instants plus tard, un agent vient frapper à votre porte et vous demande si vous avez vu l’ami en question… Que faites-vous ? En bon kantien, vous le livrez aux « forces de l’ordre » !

Polémiquant avec l’auteur de la Métaphysique des mœurs sur la question du droit de mentir, Benjamin Constant rétorque : « Le principe morale, (…), que dire la vérité est un devoir, s’il était pris d’une manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible » (3). En effet, pour Constant, fin connaisseur du politique, la vérité n’est pas bonne à dire à tout le monde et certains, d’ailleurs, ne la méritent pas. Au XXe siècle, Vladimir Jankélévitch va plus loin et déclare, en rappelant le contexte dramatique de la Deuxième Guerre mondiale : « Mentir aux policiers allemands qui nous demandent si nous cachons chez nous un patriote, ce n’est pas mentir, c’est dire la vérité ; répondre : il n’y a personne, quand il y a quelque’un, c’est (dans cette situation) le plus sacré des devoirs » (4).

Il y aurait donc des mensonges vertueux ? De « pieux mensonges », comme on disait autrefois ? Rien n’est moins sûr…

Mensonges, bobards et fiction

Sans recourir à la casuistique, un détour par la philosophie du langage permet de démêler bien des confusions. Le mensonge est un acte de langage parmi d’autres. Dans la famille des actes de langage qui relèvent du domaine du faux, il occupe une place particulière, voisine et différente de celles de la bêtise, de la fiction, de l’ironie, de l’omission ou du bobard. Si j’affirme que Descartes est mort en 1750, je ne profère pas de mensonge mais je commets une erreur ou déclare une bêtise. Si je suis romancier et décide de raconter la vie de ce même philosophe en m’exprimant à la première personne, je deviens l’auteur d’une « autobiographie fictive ». Ce texte peut relater des faits véridiques, intégrer des extraits de la correspondance de l’auteur des Méditations métaphysiques mais le contexte éditorial de mon œuvre est clair et la distingue nettement d’un authentique manuscrit du XVIIe siècle.

Comme l’explique Gérard Lenclud, le « vrai » mensonge est un acte linguistique sophistiqué – un véritable « exploit cognitif » (5) – qui suppose de connaître les attentes de son interlocuteur et de vouloir sciemment le tromper. Le lien social et communicationnel entre individus est sans doute fondé sur un principe de vérité et de sincérité mais il est aussi composé de toutes sortes d’intentions : de la persuasion à la discrétion, en passant par le souci de ménager son entourage ou de le séduire…
Qui ne s’est jamais surpris, pour faire rire ses amis, en train d’enjoliver une anectode ? Qui n’a jamais imaginé quelques bobards (ou autres excuses) pour éviter de vexer ou peiner autrui ? Et pour en être que plus vraie et plus humaine, la vérité elle-même n’exige-t-elle pas une certaine mise en scène ?
Nietzsche qui, après sa découverte de l’idée d’Eternel retour, considérait que la vérité pouvait être écrasante, voire mortelle pour l’homme, a longtemps ruminer cette question. Dans ses premiers écrits, il avait déjà forgé l’idée d’une vérité qui serait une forme d’« illusion » ou de fiction, destinée à nous préserver de l’absurdité de l’existence (6).

Pour conclure, nous noterons que dans ce domaine, le contexte et l’intention semblent déterminants. Gardons à l’esprit la mise en garde de Banquo au premier acte de Macbeth : « Souvent, pour nous attirer à notre perte, les instruments des ténèbres nous disent des vérités ; ils nous séduisent par d'innocentes bagatelles, pour nous pousser en traîtres aux conséquences les plus profondes » (7).


Si ce sujet vous intéresse et que vous êtes à Paris le jeudi 6 octobre, nous vous invitons à rencontrer Gérard Lenclud et Gloria Origgi à la Librairie Vrin, 6 place de la Sorbonne, Paris 5e à 18h30.


NOTES

1) Gloria Origgi, « Pourquoi est-il si grave de mentir ? Du mensonge en philosophie ». Revue Terrain n° 57, p. 83.

2) Michel de Montaigne, Les Essais, II, Du démentir. Coll. Quarto, Gallimard, cité par Gloria Origgi.

3) Benjamin Constant / Emmanuel Kant, Le droit de mentir, éd. Mille et une nuits, p. 31.

4) Vladimir Jankélévitch, Traité des vertus (II, I, 3), GF-Flammarion. Cité par Cyril Morana in Le droit de mentir.

5) Gérard Lenclud, « L'acte de mentir. Remarques sur le mensonge ». Revue Terrain n° 57, p. 8.

6) Friedrich Nietzsche, Vérité et mensonge au sens extra-moral, trad. de l'allemand par Nils Gascuel, coll. Babel, éd. Actes Sud

7) William Shakespeare, Macbeth, GF-Flammarion.


Retrouvez tous nos livres sur les thèmes du mensonge et de la vérité actuellement disponibles...