Être une personne

par Marsilio L. Abate, Sophie's Lovers

Une récente étude d'Anthony Feneuil sur Les deux sources de la morale et de la religion d'Henri Bergson propose une passionnante réflexion sur la notion de personne. Elle peut être utilement complétée par la lecture d'un dossier paru dans la revue Terrain (« Être une personne », Terrain n° 52).

Une notion problématique

Comme le déclare Gérard Lenclud dans l'article qui ouvre le dossier de Terrain, « Il nous est facile de montrer du doigt une personne, mais nous ignorons au fond en quoi consiste le fait, si c'en est un, d'être une personne » (1). La notion de personne est en effet au cœur de bien des paradoxes.

Confusément, nous sentons bien qu'il s'agit là de « quelque chose » qui ne se laisse pas complètement assimiler à la seule notion d' «être humain», quelque chose qui désigne plus qu'un représentant de l'espèce Homo sapiens. Les discours savants ou spécialisés (philosophique, psychologique, anthropologique, sociologique, éthique, juridique, théologique, médical, etc.) ne nous aident guère cependant à ajuster nos idées : ils constituent, chacun à leur manière, les éléments d'un puzzle qui, une fois réunis, ne forment pas forcément un ensemble cohérent.

On peut toutefois repérer dans ces différents discours un présupposé fondamental, présupposé que G. Lenclud résume de la manière suivante : « a) nous sommes tous autant que nous sommes, des êtres humains ; b) il s'ensuit que nous sommes tous, à égalité, des personnes ; c) il en résulte que chacun de nous est seul à être celui qui est ». Comme l’observe notre auteur, « Le problème est que ces discours ne s’accordent guère pour identifier l’attribut fondamental nécessaire au passage de la proposition a à la proposition b. Autrement dit, nous attribuons le statut de personne sans aucune hésitation bien qu’à ce jour les conditions nécessaires et suffisantes de son assignation restent, pour le moins disputées, sinon même à découvrir, s’il se peut. » (2).

Le naturel avec laquelle nous recourons – de façon explicite ou non – à la notion de personne est tel que si nous étions obligés d’y renoncer, il nous semblerait impossible de penser la plupart de nos institutions (justice, démocratie, curriculum vitae, carte d’identité…) et de nos formes de vie (amour, amitié, responsabilité, promesses, etc.). Le seul fait de dire « je » et de s’adresser à un « tu » suppose d’emblée l’existence d’une personne et d’une identité personnelle.

Des questions qui laissent perplexe

Pour G. Lenclud, c’est d’ailleurs sur ces deux aspects que s’est concentrée la réflexion philosophique : premièrement, « qu’est-ce qu’une personne ? » (qu’est-ce qui permet de déterminer telle forme d’existence comme étant une personne ? Comment distinguer une personne d’une non-personne ?), c’est la question de l’identité spécifique ; secondement, « qu’est-ce qui fait qu’une personne demeure identique à elle-même au cours de sa vie ? » (autrement dit, le problème de l’identité numérique de la personne).

Les deux questions sont intimement liées car, sans identité spécifique, on ne conçoit guère une quelconque identité numérique : pour reprendre un exemple de notre auteur, « une fois changée en statue de sel, la femme de Loth n’est plus cette personne qu’elle était, faute d’être demeurée une personne » (3) (mais là encore, la situation n’est pas si évidente : une fois décédé ou disparu, l’être humain cesse-t-il pour autant d’être une personne ?).

Pour répondre à la première question – celle de l’identité spécifique –, les philosophes invoquent généralement la capacité rationnelle de l’individu. La définition classique de Boèce fournit un modèle de cette conception qui voit en la personne « une substance individuelle de nature rationnelle ». Mais le fait d’avoir des pensées n’est pas une condition suffisante pour l’individu. Selon le philosophe Daniel C. Denett, cité par Gérard Lenclud, plusieurs autres conditions sont requises pour garantir la définition de la personne : Parmi ces conditions, on relève notamment qu’ « une personne est un être qui traite autrui à l’égal de soi » (autrement dit un être capable de reconnaître et de respecter d’autres « personnes » autour de lui) ; « une personne est un être disposant d’une forme spéciale de conscience ». Par cette dernière expression, il faut comprendre sa capacité de réflexion, sa capacité d’émettre un jugement sur ses propres pensées et éventuellement de les ajuster et de les amender en fonction de certains choix. On notera au passage que cette capacité de réflexion et de choix dans l’action conduit tout droit à la notion de personne telle que l’entendent la philosophie morale et la philosophie du droit : « un être responsable de ce qu’il fait et, à ce titre, sujet de droits et de devoirs » (4).

La réponse à la seconde question – celle de l’identité numérique, repose généralement sur deux critères : le critère psychologique et le critère corporel.

Les tenants du critère psychologique se place dans la tradition de pensée de John Locke qui définit la personne comme « un être pensant et intelligent, doué de raison et de réflexion, et qui peut se considérer soi-même comme soi-même, une même chose pensante, en différents temps et lieux » (5). C’est donc la conscience et, en dernière instance, la mémoire qui garantit ici l’identité. Mais cette conception ne va pas sans présenter plusieurs problèmes. Que se passe-t-il en cas d’amnésie ? Sommes-nous vraiment ce que nous révèle notre conscience ? etc.

Pour les défenseurs du critère opposé, c’est le corps qui est seul à même d’assurer l’unité et l’identité de la personne. Et cela, en dépit de ses possibles transformations : croissance, vieillissement, etc. Mais, que se passe-t-il en cas d’amputation, de greffe ou de changement de sexe ? Plus d’un philosophe de cette école affirmera que c’est, en dernier instance le cerveau, qui est déterminant : « un être humain-personne demeure celui qu’il est si, et seulement si, il garde le même cerveau, du premier au dernier jour de sa carrière temporelle ». Mais, dans la mesure où le cerveau possède deux hémisphères capables de fonctionner indépendamment et simultanément, Gérard Lenclud fait malicieusement observer : « si chaque hémisphère cérébral abrite l’identité personnelle, alors toute personne est potentiellement deux en une. Le corps n’est donc pas un individu biologique, donc la personne n’est pas individu psychologique » (6).

Faut-il en conclure que la personne est une notion inconsistante et illusoire ? Les chercheurs en sciences sociales – anthropologues, sociologues et historiens – nous portent à le croire. De leur point de vue, individu et personne ne sont rien d’autres que le produit de la société ou de la culture. L’acteur individuel coïncide en quelque sorte avec son personnage social. « Chaque être humain considéré et, surtout se considérerait lui-même comme un relatum, une entité dont l’existence est entièrement déterminée par la relation qu’elle entretient avec d’autres entités. Ces relations ne contribuerait pas seulement à fixer son identité ; elles l’institueraient. » (7)

La personne ne serait-elle qu’un espace vacant, uniquement définie par les liens qui la relient aux autres ?

La personne comme « devoir être »

Mouvement philosophique fondé dans les années 1930 par Emmanuel Mounier (1905-1950, rédacteur en chef de la revue Esprit), le personnalisme tente d’échapper au double écueil qui confond la personne avec l’individu biologique ou, au contraire, l’absorbe dans une raison abstraite ou des considérations purement sociologiques. Selon Jean Lacroix, « La personne n’est ni l’individuel, ni l’universel mais plutôt un au-delà qui commande une certaine tension entre l’individuel et l’universel » (8). La personne est proprement le mouvement par lequel un individu incarné élabore et conquiert des valeurs universelles. Elle est conçue comme le sujet d’une action morale, comme un élan vers la réalisation de ces valeurs. Jean Lacroix déclare en ce sens : « la personne n’est pas une donnée mais un devoir être ». Mais ce « devoir être » n’est pas désincarné : il ne se réalise pleinement qu’en relation avec les autres personnes. « je n’existe que dans la mesure où j’existe pour autrui ; à la limite, être c’est aimer » (9). « Ètre une personne » reviendrait donc à observer et mettre en œuvre une exigence morale et existentielle.

Bergson, source inépuisable d’inspiration

Henri Bergson (1859-1941) a exercé une grande influence sur le mouvement personnaliste. La notion de personne a en effet toujours été au cœur des réflexions de l’auteur de Matière et mémoire. Dans un livre récemment paru aux PUF, Bergson. Philosophie et mysticisme, Anthony Feneuil offre à ce propos une analyse rigoureuse et des plus stimulantes. Le sujet de l’ouvrage porte en réalité sur la question de savoir dans quelle mesure la philosophie peut penser et connaître « Dieu » mais, au gré de cette approche, c’est surtout la notion de personne qui est traitée. Grâce aux perspectives ouvertes par Henri Bergson et, à sa suite, par Anthony Feneuil, nous découvrons alors bien des issues aux apories évoquées plus haut.

Tout d’abord, les problèmes soulevés par l’ « identité numérique » sont écartés, car Bergson les considère dénués de sens pour la notion qui nous intéresse. En effet, il importe de bien distinguer la notion personne de celle d’individu. « L’individu est une réalité qui ne peut se définir indépendamment de ce à quoi il s’oppose, à savoir le genre, l’espèce ou la société » (10). L’individu n’existe pas en tant que tel mais dans son rapport à un ensemble – dans son opposition et sa relation à une multiplicité. Et, surtout, il est le produit artificiel de nos facultés intellectuelle qui croient reconnaître et isoler des unités dans une matière initiale qui n’est ni véritablement individuelle ni véritablement générique. On sait à quel point, Bergson a dénoncé la tendance de l’esprit scientifique à figer et à «spatialiser» le mouvement créateur de la vie. La personne participe pleinement de cette réalité profonde et dynamique qu’est la durée. C’est pourquoi il l’a défini premièrement dans une dimension temporelle, comme une « continuité de changements ». La personnalité des hommes réside « dans leur capacité d’avoir une histoire c’est-à-dire de n’être pas seulement dans l’instant, mais de conserver leur passé dans leur présent » (11). En ce sens, la personne humaine n’est pas seulement unique mais elle possède une « unicité », autrement dit, elle est une entité capable de concilier l’un et le multiple, capable de changer tout en restant la même.

Toutefois cette capacité n’est pas acquise une fois pour toutes. Elle constitue en réalité un effort. La continuité consciente et créatrice qu’est la personnalité suppose en effet un double élan : vers le passé (capacité de mémoire) et vers l’avenir (capacité d’action). Mais tout effort présente un risque d’échec ou de déficience... Bergson en a bien conscience et d’une certaine manière anticipe l’une des difficultés de la conception personnaliste, par trop « héroïque » et virile dans sa quête d’idéal. Le philosophie note : « Il est fatiguant d’être une personne, comme il est très fatiguant de rester droit et de marcher sur ses deux pieds. Pour adopter cette attitude, il a fallu un effort épuisant, un effort qui nous coûte peut-être plus qu’il ne semble » (12).

Au vu de cette difficulté, Bergson en vient à modifier sa conception et à voir dans la personne non seulement une continuité de changement mais aussi, et avant tout, l’accomplissement d’une émotion. Amoureuse, artistique ou spirituelle, cette émotion peut être considérée comme une sortie hors de soi, comme une forme d’extase (Bergson parle plus particulièrement d’ « enthousiasme »). En tant que personne, l’être humain ne coïncide jamais véritablement avec lui-même. Il se trouve, de manière plus ou moins permanente, en relation avec des êtres ou des événements – eux-mêmes conçus comme des personnes – qui l’interpellent, l’invitent à approfondir sa connaissance de soi et, au besoin, à redéfinir sa personnalité. « Être une personne » selon Bergson est en fin de compte un acte de liberté qui consiste à se dégager des cadres rigides de la morale pour participer au processus créatif de l’amour et de la vie.

Avant de conclure, rappelons, avec Gérard Lenclud, que la personne n’est pas une réalité mais un artefact, une invention de l’esprit : « Une personne est, en somme, à l’être humain transformé en personne ce qu’une pièce d’argent est au morceau de métal transformé en pièce d’argent » (13). Chez Bergson, rien ne permet en effet de distinguer dans la personne la fiction de la réalité. Lors d'une conférence sur la personnalité, prononcée à Madrid en 1910, le philosophie déclare : « Le personnage n’est pas moins personnel que la personne, et sans doute peut-on aller jusqu’à dire que s’il ne garde qu’une seule chose de la personne, c’est précisément la personnalité. La preuve en est que le personnage n’est pas envisagé comme dérivé ou secondaire par rapport à la personne, et qu’il peut même servir de modèle pour faire comprendre ce qu’est la personnalité de la personne. En effet le personnage n’est jamais que l’une des personnalités « morales » que la personne « physique » aurait pu avoir à la place de celle qu’elle a eue effectivement »(14). En matière de personnalité, la distinction entre réalité et fiction ne vaut donc pas, et rien n’empêche, par conséquent, un être mythologique (un dieu, par exemple) de se voir attribuer une personnalité, au même titre qu’un être humain… Comme l’œuvre d’art (elle aussi douée de « personnalité »), la personne est interprétable, elle est riche d’une infinité de sens et de sentiments qu’elle ne délivre jamais une fois pour toute.

Elle est, selon la belle formule de Bergson, « un point situé hors du plan » (15). Pour cette raison, elle peut continuer de nous interpeller, même longtemps après sa disparition physique.


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Pour en savoir plus sur Bergson, consultez le dossier disponible sur le site des PUF.


NOTES

 1.  Gérard Lenclud, revue Terrain n° 52, p. 4.
 2.  Gérard Lenclud, op. cit., p. 6.
 3.  Gérard Lenclud, op. cit., p. 8.
 4.  Gérard Lenclud, op. cit., p. 9.
 5.  John Loke, Essai philosophique concernant l'entendement humain. in Identité et différence, Le Seuil, p. 149 (cité par G. Lenclud)
 6.  Gérard Lenclud, op. cit., p. 12.
 7.  Gérard Lenclud, op. cit., p. 14. Voir notamment : Louis Dumont, Essai sur l'individualisme, Le Seuil.
 8.  Jean Lacroix, Le sens du dialogue, La Baconnière, ouvrage épuisé.
 9.  Emmanuel Mounier, Le personnalisme, PUF.
10. Anthony Feneuil, Bergson. Mystique et philosophie, PUF, p. 38.
11. Anthony Feneuil, op. cit., p. 50.
12. Anthony Feneuil, op. cit., p. 84.
13. Gérard Lenclud, op. cit., p. 17.
14. Henri Bergson cité par Anthony Feneuil, op. cit., p. 55. On pourra lire sur ce thème, le beau livre de Martine de Gaudemar, La voix des pesonnages. Le Cerf.
15. Anthony Feneuil, op. cit., p. 70.