Des mots qui agissent

À propos du Pouvoir des mots de Josiane Boutet, éd. de La Dispute

par Jean-Michel Henny, Sophie's Lovers

        

De Platon à Wittgenstein, les philosophes n'ont eu de cesse de se méfier des mots et de leurs sortilèges. Pour l'auteur du Tractatus, la plupart des problèmes philosophiques viennent du fait que nous méconnaissons la logique de notre langage et l'une des tâches majeures de la philosophie serait précisément d'en dénoncer les abus et d'en clarifier les règles. Faudrait-il en conclure qu'une fois cette tâche accomplie, nous pourrions rêver d'une accord général des esprits ? Rien n’est moins sûr…

Critique d'une conception techniciste

Dans un livre récent, Le pouvoir des mots (éd. La Dispute), Josiane Boutet apporte l’éclairage des sciences sociales sur cette question. Elle nous rappelle que derrière les mots, y compris ceux du philosophe, la puissance sociale est toujours agissante, même si elle est aujourd’hui souvent occultée :

« Les sociétés modernes ont développé et adopté une conception techniciste du langage et de la communication, inspirée par les sciences de l’ingénieur et leurs modèles de l’information. Le langage sert à informer, à transmettre des informations à autrui et sur le monde. Dans cette vision instrumentale du langage et de la communication, celle-ci est conçue comme un simple transfert d’information d’un émetteur vers un réception. Cette conception rend compte du fait qu’on peut désormais parler dans le domaine de l’intelligence articificielle d’une « communication hommes-machines » ou en biologie de la « communication entre les cellules ». Dans ces deux domaines, communiquer est strictement restreint à un échange d’informations.
Cette conception technocratique est devenue dominante dans notre société. Elle a envahi toutes les sphères et rend compte du fait qu’en politique des explications comme le « déficit de communication » ou le « défaut de pédagogie » puissent être convoquées par les gouvernants pour expliquer les échecs, les résistances ou les oppositions à leurs politiques et réformes… » (Le pouvoir des mots, p. 13)

Résumant le fameux schéma des six fonctions de la communication, élaboré par Roman Jakobson, – fonctions émotive, conative, référentielle, poétique, phatique et métalinguistique –, Josiane Boutet souligne l’importance de « retenir que la transmission d’information n’est qu’une des fonctionnalités que permet le langage humain, même si nos sociétés modernes tendent à la penser unique et fondamentale. Dans de nombreuses situations de communication ce n’est pas (seulement) un usage référentiel du langage qui est fait, mais un usage de son pouvoir, de sa puissance d’action, de sa performativité. »

Les puissances du langage

Cette puissance d’action, l’auteur nous en montre toutes les facettes à travers onze chapitres qui composent son livre et donne au lecteur un excellent panorama des puissances du langage : « Une invasion, euh une immigration » : Les mots et l’inconscient – « Êtes-vous forte assez ? » : Ensorceler – « I do solemnly swear » : Jurer – « Feu ! » : Ordonner – « Casse-toi, pauv’con ! » : Injurier – « Toi, ta mère… » : Les joutes verbales – « Vive le Québec libre ! » : Des mots influents – « Dieu nomma la lumière jour » : Nommer – « Les canuts » : Se nommer – « Fanatique » : Changer la langue – « Le peuple allemand » : Critiquer les mots.

 


À lire aussi :

John L. Austin, Quand dire c’est faire, Le Seuil
Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire, Fayard
Judit Butler, Le pouvoir des mots, éd. Amsterdam
Roman Jakobson, Essais de linguistique générale, éd. de Minuit
Victor Klemperer, LTI. La langue du IIIe Reich, Pocket
Dominique Wolton, Informer n'est pas communiquer, CNRS éditions