La mort, la mystique et moi

À propos de L'homme égocentré et la mystique de Ernst Tugendhat

par Jean-Michel Henny, Sophie's Lovers

             

Beaucoup moins médiatique que Peter Sloterdijk, son compatriote, le philosophe Ernst Tugendhat n'en compte pas moins parmi les penseurs allemands les plus importants de ces trente dernières années, qui a influencé des auteurs aussi connus que Karl Otto Appel et Jürgen Jabermas.

Philosophie analytique et éthique

Après une thèse de doctorat sur les concepts fondamentaux chez Aristote (Tí kata tinós. Eine Untersuchung zu Struktur und Ursprung aristotelischer Grundbegriffe, Munich 1958), Ernst Tugendhat s'est plus particulièrement intéressé au concept de vérité chez Husserl et Heidegger (Der Wahrheitsbegriff bei Husserl und Heidegger, Berlin, 1967), avant de devenir l'un des principaux promoteurs de la philosophie analytique au sein de l'Université allemande (Vorlesungen zur Einführung in die sprachanalytische Philosophie, Francfort, 1976).
À partir de la fin des années 1970, ce sont principalement des questions éthiques et politiques qui vont caractériser son œuvre et sa pensée, questions pour la plupart analysées et développées à partir d'une réflexion sur le langage et des méthode de la philosophie analytique. Cette attention très précise portée aux mots, à leur usage et à leur signification, explique sans doute la discrétion d’une œuvre plutôt réservée à un public chevronné et patient.

Son avant-dernier livre, Egozentrizität und Mystik. Eine anthropologische Studie (Munich, 2003), traduit tout récemment aux éditions de la Maison des sciences de l’homme par Jean-Marc Tétaz sous le titre L’homme égocentré et la mystique, en est un bon exemple. Les lecteurs pressés seront vite désarçonnés par ce petit livre (quelque 150 pages) dont chaque phrase semble articulée par un orfèvre. On aurait tort pourtant de s’en passer car son auteur y développe une réflexion sur l’homme et ses aspirations parmi les plus originales.

Une définition originale de la nature humaine

Car c’est bien la question Qu’est-ce que l’homme ? qui est au cœur et à l’origine de ce livre. Se démarquant de la tradition de l’anthropologie philosophique qui, à la suite Schopenhauer et Nietzsche, tend à naturaliser l’être humain et à en définir la place au sein d’un « environnement », Ernst Tugendhat renoue en quelque sorte avec la conception aristotélicienne classique de l’ « animal doué de raison » (zôon logon echon, le vivant possédant le logos) mais en définissant cette fois ce logos comme « langage » et cherchant à distinguer dans quelle mesure cette disposition au langage distingue l’homme des autres animaux.
Pour notre philosophe, cette distinction consiste tout d’abord dans la structure prédicative du langage humain. Autrement dit, ce qui distingue notre langage de celui des abeilles ou des dauphins, c’est notre capacité à formuler des phrases où s’articulent un sujet et un verbe (la plupart du temps suivi d’un complément). Cette structure fondamentale n’est pas proprement grammaticale, elle est avant tout logique. Et cette logique fait qu’au sein de nos phrases les plus courantes (« David est mon ami ») se trouvent réunis un élément singulier, concret, individuel (ce David en particulier, que je désigne par son nom propre), et un élément plus général, plus abstrait en quelque sorte, qui renvoie à la catégorie de « mes amis ». Cette capacité pour notre esprit de relier un élément particulier à un élément plus général (qui n’est pas « présent ») est des traits fondamentaux de notre nature et en détermine en quelque sorte toute la suite…

Un autre moment important de la réflexion d’Ernst Tugendhat dans ce livre est la définition de l’homme comme « individu capable de dire Je ». Ce moment permet notamment de mieux comprendre comment s’effectue le lien entre un nom et un objet ou un être réel. Ce lien n’est pas direct mais dépend de tout un réseau de termes particuliers, que les linguistiques appellent « déictiques » (du grec deiktikos, « action de montrer »), qui n’ont pas de significations propres et ont pour fonction de situer une phrase dans un contexte spatio-temporelle. « Ici », « là-bas », « maintenant », « demain » en sont des exemples, tout comme « je » et « tu ». Dans la phrase énoncée plus haut, « David est un ami », l’identification de « David » dépend grandement de la détermination du « je » qui exprime ce jugement. C’est en ce sens précis que E. Tugendhat parle d’ « Egozentrizität » à propos de l’humain. Terme difficile à traduire en français, car il ne s’agit pas, on l’aura bien compris, d’« égocentricité » au sens morale mais d’une manière d’être au monde particulière qui fait que tout prend sens à partir de « Je ». Notre auteur montre ainsi que la rationalité et la délibération ne sont possibles que dans la perspective d’un individu disant « je ».

Aux sources de la mystique

On se demandera cependant ce que toute ces considérations sur le langage ont à voir avec la religion et la mystique… En fait toute une réflexion éthique accompagne, dans ce livre, la position dans le monde de l’individu qui dit « Je ». Le philosophie consacre tout un chapitre à définir ce qui est « bon » et « important » (et notamment en lien avec la question « qu’est-ce qui est bon et important pour moi ? »). Ce faisant il permet de marquer une distinction très nette entre « égoïsme » et « ego-centricité ». Il approfondit ensuite sa réflexion et sa définition de l’homme égocentré dans la capacité de ce dernier à appréhender sa vie globalement et à penser ses limites et son impuissance. On comprend alors qu’à partir d’une perspective analytique originale, l’auteur nous amène à repenser et redéfinir des questions philosophiques devenues classiques (la finitude, la peur, la mort…). C’est notamment dans cette réflexion sur la mort que s’opère le passage à la mystique :

Comment peut-on se comporter face à ce fait auquel on ne peut échapper ? On peut essayer de l’éviter par l’espoir de continuer à vivre dans un au-delà. Si l’on refuse cette échappatoire, ne reste-t-il rien d’autre à faire qu’à le forclore ou à « serrer les dents » ? Nous avons vu qu’entre le passage dans le non-être et le sentiment de terreur il n’y a aucun lien analytique. C’est seulement si l’on ne voit rien d’autre que soi, dans la perspective égocentrique stricte, que ce passage doit paraître terrifiant. Aussi la mort, ainsi que les autres frustrations profondes, s’offre-t-elle comme un motif pour détourner le regard de soi et le tourner vers ces autres choses sur lesquelles il s’est depuis toujours également orienté. Bien que chacun reste pour soi le centre volitif du monde, on peut se considérer comme moins important, se prendre relativement moins au sérieux face au monde et aux autres centres qui s’y trouvent ; c’est alors que l’idée de la mort – la représentation que l’on va mourir tout prochainement ou bientôt – peut être l’occasion de se mettre en marge à l’intérieur du monde. Peut-être est-ce donc seulement à partir d’une attitude mystique que la mort peut être acceptée, ce qui explique que l’idée de la mort ait depuis toujours été un motif important conduisant à la mystique. (E. Tugendhat, L’homme égocentré et la mystique, p. 96)


Nous n’en dirons pas plus sur les détails de cette passionnante démonstration et pour ceux d’entre eux qui se trouveront à Paris, le jeudi 3 mars, nous les invitons à rencontrer Ernst Tugendhat en personne, invité par le Goethe Institut et la Fondation Maison des sciences de l’homme pour un débat célébrant la parution française de son livre (cf. notre rubrique agenda).


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