Spinoza : Le désir a encore de l'avenir

        

par Adèle Van Reeth, Philosophie magazine

Philosophes, biologistes, économistes s'emparent aujourd'hui massivement des écrits de Spinoza. Pourquoi la pensée de l'auteur de l'Éthique est-elle toujours si actuelle ?
La grandeur d'un philosophe se juge-t-elle au nombre d'interprétations auxquelles sa pensée donne lieu ? Si tel est le cas, alors Spinoza est assurément immense. Du corpus ténu d'une œuvre qui tient en un unique volume de la Pléiade, les philosophes contemporains tirent une multiplicité de lectures, aussi fécondes que déroutantes. À en croire le neurologue Antonio R. Damasio, la pensée de Spinoza « est immédiatement compatible avec la vision de l'Univers que la science a édifiée depuis ces quarante dernières années ». Plus de trois cents ans après la rédaction de l'Éthique (publiée en 1677), la philosophie du polisseur de lentilles permettrait encore aujourd'hui d'y voir plus clair. Illusion d'optique ? À voir. Peu importe qu'en son temps, le philosophe ait été condamné pour hérésie, « excommunié » par les rabbins d'Amsterdam – où il vivait – et victime d'une tentative d'assassinat : « Spinoza avait raison, lance Antonio R. Damasio, lorsqu'il affirmait que l'homme est un être de désir qui cherche à persévérer dans son être », car les recherches scientifiques ont depuis montré que « nous sommes neurologiquement programmés pour rechercher la survie et le bien-être ». Contre le dualisme cartésien, qui maintient la séparation entre le corps et l'esprit, Spinoza enseigne que « corps et esprit sont les attributs d'une même substance ». Or, ajoute le neurologue : « Tout ce que nous ressentons dans le domaine affectif, émotions et sentiments, est fondé sur l'activité des régions cérébrales qui sont sensibles au corps. »

Cette actualité du philosophe, qui géométrise tous les comportements et entend traiter les passions humaines « comme s'il était question de lignes, de plans et de solides », est d'autant plus surprenante qu'elle dépasse le cadre de la biologie pour fonctionner aussi à l'échelle économique et politique. L'axiome spinoziste selon lequel l'homme est un être de désir permet de définir le capitalisme comme un « régime de désirs, écrit le philosophe Frédéric Lordon, dans lequel le désir du salarié est capté par un "désir-maître" », celui du patron. Loin d'être une coquetterie terminologique, réfléchir à l'exploitation économique à travers le prisme des affects donne les moyens de compléter l'analyse structuraliste propre à Marx : « Car dégager les structures de la mobilisation capitaliste des salariés ne nous dit pas encore à quoi "fonctionnent" les structures, ce qui fait leur efficacité – non pas le fantôme, mais le moteur dans la machine. »

Plus radical, Antonio Negri soutient que Spinoza ne permet pas seulement de critiquer le capitalisme, mais qu'il jette les bases d'une autre voie possible. Spinoza, penseur révolutionnaire ? Comment le lecteur de Machiavel qu'était Spinoza – qui semble ne défendre la liberté de penser que parce qu'elle est indispensable à la sûreté de l'État – peut-il donner le désir d'un « autre monde » ? À ceux qui brandiraient le Traité politique comme preuve du conservatisme de Spinoza, Negri répond que c'est du côté de l'Éthique que se trouve la pensée politique du philosophe. Dire que « c'est la société politique elle-même qui est un produit du désir, voilà en quoi consiste le véritable processus subversif », assure l'ancien activiste. Spinoza inviterait à faire reposer « l'éthico-politique sur les corps, sur la matérialité du désir et sur les flux de leur affrontement ».

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