Amartya Sen : supprimer l'injustice partout dans le monde

Prix Nobel d'économie pour sa lutte contre la pauvreté, Amartya Sen est aussi philosophe dans la tradition de Condorcet. Il a inventé le concept de « capabilité », qui évalue les possibilités offertes aux individus d'exercer leur liberté. Sa réflexion sur la justice sociale, nourrie de son expérience de la colonisation, remet l'individu au centre de ses préoccupations, loin de tout dogmatisme.



Extrait de l'entretien mené par Martin Legros, Philosophie magazine :

Vos recherches se sont initialement développées autour de la « théorie du choix social ». De quoi s'agit-il ?

La théorie du choix social remonte à l'époque des Lumières, lorsque prend forme la volonté de construire rationnellement l'ordre social. L'idée était d'éviter l'arbitraire et l'instabilité, de trouver des procédures rationnelles et démocratiques. Dans les années 1950, Kenneth Arrow, l'auteur de Choix collectifs et préférences individuelles (Calmann-Lévy, 1974), donne à ces recherches leur fondement scientifique. Il définit les conditions que doit respecter toute procédure de décision sociale, le vote ou le marché, par exemple. Mais il aboutit à des résultats assez ahurissants. Impossible, selon lui, que les décisions collectives intègrent réellement les souhaits individuels ! En réalité, Arrow a surtout montré qu'il fallait élargir la « base informationnelle ». La plupart des procédures de choix politique, comme le vote, ou d'évaluation économique, comme le revenu national, intègrent peu d'informations, sauf dans les débats qui les accompagnent. En soi, un résultat de vote n'apprend pas grand-chose, sauf qu'un candidat a eu plus de voix qu'un autre. De même, le calcul du revenu national se base uniquement sur ce qui a été acheté et vendu, et à quel prix. Mon travail a consisté à intégrer à la théorie du choix social des éléments d'éthique ou de justice sociale. Les individus ne raisonnent pas qu'en termes d'utilité, mais aussi de justice. Et ils ont des critères de justice différents. Souvent, on réfléchit à ce qui arrive à un groupe entier. Mais nous sommes des êtres humains individuels. Nous avons des intérêts, des valeurs et des jugements différents. Il faut partir des individus pour arriver aux jugements sociaux, des jugements sur le bien-être social ou sur la liberté offerte par une société.

Peut-on dire que votre projet, comme celui d'Aristote déjà, est de réintégrer l'économie dans l'éthique ?

Cela me paraît prétentieux. Je veux juste rendre les indicateurs économiques plus proches des attentes des gens. Ils ne s'intéressent pas à combien de tonnes d'acier ou de charbon sont produits. Ils s'intéressent au degré de liberté dont ils disposent. Pas la liberté dans son sens étroit. Mais au sens positif de ce que vous pouvez réellement faire. Parce que si vous ne pouvez rien acheter, peu importe que personne ne vous en empêche. Vous avez le sentiment d'en être privé. Certains souhaitent intégrer la dimension du bonheur. Pour une part, je pense que le bonheur est un instrument de mesure très déceptif : il y a des gens qui sont très bien tout en étant souvent malheureux. Quand on demande à quelqu'un combien il est heureux, la réponse qu'on obtient, ce n'est pas combien la personne est heureuse, mais ce qu'elle dirait si on lui demande combien elle est heureuse. Ce n'est pas inintéressant, mais ce n'est pas la même chose !

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