LES AMOURS DE SOPHIE

Feuilleton philosophique, par Marsilio L. Abate

Dans une lettre à son ami Friedrich Schlegel, en 1796, le poète Novalis déclare : « Ma discipline préférée s'appelle au fond comme ma fiancée : elle s'appelle Sophie. Philosophie est l'âme de ma vie et la clef de mon propre moi… ».

Pour peu qu'on la prenne au sérieux, cette confidence ne manque pas de susciter une profonde interrogation : ce pourrait-il que ce que l'on appelle communément « amour de la sagesse » soit en réalité, non seulement un exercice de l'esprit mais une forme de relation ? Et le nom de « Sophie », envisagé ici comme prénom, ne signifierait-il pas que la sagesse puisse être autre chose qu'une idée ou une vertu ? C'est ce que je voudrais tenter de démêler, en quelques épisodes…


Premier épisode : Poète et philo-sophe


Né en 1772 dans une vieille famille aristocratique saxonne, le jeune et séduisant Novalis (Friedrich von Hardenbeg, de son vrai nom) se destine tout d'abord à une carrière d'ingénieur, suivant les traces de son père, administrateur des salines de Weissenfels.Il fréquente l'université d'Iéna où il manifeste très vite une soif insatiable de connaissances.
En 1794, il rencontre Fichte, alors professeur dans la même université. Il s'enthousiasme pour La doctrine de la science et son auteur, qu'il considère comme le « Newton du monde intérieur ». Familier du cercle littéraire des frères Schlegel, il mène une vie studieuse et mondaine, sans accorder toutefois une place prépondérante à l'écriture n'occupe.
Mais, à la fin de cette même année 1794, un événement va déterminer sa vocation de poète. Le 17 novembre, il rencontre au château de Grüningen Sophie von Kühn, une jeune fille d'une douzaine d'années « mince et pâle avec des yeux bleux tristes et des boucles dorées » (H. Heine).
Novalis, qui a alors 22 ans, ressent pour elle une véritable fascination. Passion partagée puisqu'elle conduit les jeunes gens, quelques mois plus tard, à célébrer secrètement leurs fiancailles. Cependant, Sophie souffre d'une déficience hépatique et, malgré plusieurs opérations, elle meurt deux ans et demi plus tard, à l'âge de 15 ans. Après avoir perdu l'être qui était le centre et le sens de sa vie, Novalis survit par l'écriture, approfondissant le mystère de la mort et de la nuit et puisant dans cette séparation une grande part de son inspiration.

Le 13 avril 1797, moins d'un mois après la mort de Sophie, il écrit à son Friedrich Schlegel : « sa mort a eu sur moi une influence plutôt bienfaisante que néfaste. Elle a augmenté mes forces plutôt qu'elle ne les a diminuées ».

En effet, Sophie devient en quelque sorte un astre resplendissant au ciel intérieur du poète, comme en témoigne le troisième Hymne à la nuit :

Un jour que je laissais couler des larmes amères, que mon espérance, décomposée, s'anéantissait en douleur et que je me tenais solitaire près du tertre aride qui dérobait en son étroite et sombre dimension la Figure de ma vie – solitaire comme nul solitaire encore ne le fut, étreint par une angoisse indicible – sans force, n'étant plus qu'une pensée de détresse. – Comme je cherchais une aide des yeux, que je ne pouvais ni avancer ni reculer, et que je m'agrippais avec un regret infini à la vie fuyante qui s'éteignait : - alors m'arriva des lointains bleutés – des hauteurs de mon bonheur passé, un frisson crépusculaire -– et d'un seul coup se rompit le lien, le cordon natal – la chaîne de la Lumière. Disparut la splendeur terrestre et mon deuil avec elle – la nostalgie s'épancha en un monde nouveau, insondable – toi, ferveur de la Nuit, sommeil céleste, tu vins sur moi – le paysage s'éleva doucement dans les airs ; au-dessus du paysage planait mon esprit libéré, renaissant. Le tertre devint nuage de poussière – à travers le nuage je vis les traits radieux de la Bien-Aimée…

Bien plus qu'une muse, Sophie, transfigurée en « Bien-Aimée », semble devenir la clef de voûte de toute une conception du monde. Mis à part les Hymnes à la nuit, son œuvre la plus accomplie, Novalis a en effet laissé plusieurs milliers de notes et de fragments, en rapport direct ou indirect des enseignements qu'il a pu suivre et qui, à ces yeux, constituaient les éléments épars d'une gigantesque Encyclopédie. Ce projet n'est pas une compilation méthodique de connaissances mais une œuvre ouverte sur la totalité, comme l'explique Sylvie Bonzon :


…l'Encyclopédie est peut-être chez Novalis une figure de ce même projet qu'on retrouve chez lui d'œuvre en œuvre : enquête, collection, rassemblement. Mais un rassemblement au sens actif de l'opération elle-même, non pas somme des savoirs acquis. Le « cercle » qu'en vertu de son nom l'Encyclopédie doit dessiner n'est pas le signe d'un achèvement. Il y a « cercle » parce qu'il y a « retour » (…) le mouvement projeté est circulaire parce qu'il reconduit vers une unité, une totalité première et perdue.

Cette quête est avant tout une quête du sens, une interprétation des phénomènes épars et apparement insignifiant de l'existence qui permettra d'en dégager l'unité implicite. Dans ce mouvement de rassemblement, le poète, au grand dam des esprits rationalistes, mêle à la fois observations scientifiques et considérations spirituelles, produisant un bric-à-brac intellectuel déconcertant.

Dans le fond de notre âme, tout est lié de la façon la plus propre, la plus plaisante et la plus vivace. Les choses les plus étrangères s'y rencontrent par la grâce d'un lieu, d'un temps, d'une étrange analogie, d'une erreur, d'un quelconque hasard. (E.1369)

L'idéalisme magique serait peut-être pour Novalis le moyen de dépasser la dispersion des savoirs et leur antagonisme, parce qu'il se fonde sur cette unité première. Unité entre l'univers et le moi, sensible au fond de nous-même si nous lui sommes attentif. Cette unité nous précède, et c'est pourquoi elle peut fonder la coexistence véritable de nos différents regards sur le monde et sur l'homme, et des pratiques dissociées qui en dérivent. Il est exclu que cette unité soit produite, cette coexistence réalisée par un sujet qui se poserait en maître des savoirs, illusoirement capable d'une « synthèse » opérée du haut de sa compétence. L'unité première est là, même perdue (S. Bonzon)

Qu'on ne s'y trompe pas : cette unité perdue et retrouvée ne s'apparente en rien à l'Un d'un Parménide ou d'un Plotin. Elle porte le même (pré)nom que la sagesse : Sophie.

En effet, à la suite du décès de sa fiancée, Novalis écrit : « Mon seul devoir est de vivre toujours davantage pour Elle – je n'existe que pour Elle – non pour moi, ni personne d'autre. Elle est le bien suprême, l'unique. » (Journal, 17-18 mai 1797). Dès lors, comme le note Sylvie Bonzon, on comprend mal que le poète, encore en plein deuil, se lance dans une vaste entreprise d'exploration qui pourrait laisser penser à un divertissement. Mais une phrase du même extrait du Journal nous éclaire : « Ma tâche principale devrait être – de relier toutes choses à l'idée que j'ai d'elle ». Et dans la même lettre oû Novalis confie à son ami Schlegel que la mort de Sophie augmente ses forces, il ajoute : « Une force simple, puissante m'est venue à la conscience. Mon amour est devenu une flamme qui peu à peu consume tout ce qui est sur terre. »

Ainsi, c'est à la seule lumière du souvenir radieux de la Bien-Aimée que peut se poursuivre le déchiffrement du monde. Car elle seule oriente et garantit le sens de toutes choses.

À suivre...


Lectures

Novalis :

Les disciples à Saïs, Hymnes à la nuit, Journal intime, Fata Morgana

L'encyclopédie, Les éditions de Minuit

Le monde doit être romantisé, Allia

Fichte, Johann Gottlieb : La doctrine de la science, Presses universitaires de France

Bonzon, Sylvie : « Novalis, le projet d'une encyclopédie », www.contrepointphilosophique.ch