Échos de Peter Sloterdijk

          

par Gabriel Dorthe, Université de Lausanne


Philosophe et écrivain allemand, Peter Sloterdijk est professeur de philosophie et d'esthétique à l'Académie d'art et de médias (Hochschule für Gestaltung) de Karlsruhe, dont il est également recteur depuis 2001 (1). Après des études de philosophie, d'histoire et de littérature allemande à l'Université de Munich, il soutient en 1975 une thèse sur la philosophie et l'histoire de l'autobiographie à l'université de Hambourg (2). Depuis, il a publié plusieurs dizaines d'ouvrages, dont l'éditeur principal est le très sérieux Suhrkamp à Francfort (3). L'œuvre est vaste, aborde la plupart des problématiques contemporaines, joue sur plusieurs registres d'expression (essai, conférence, philosophie, roman) (4). Chaque nouvelle parution fait depuis plusieurs années l'objet de nombreux commentaires dans la presse quotidienne et spécialisée. Important théoricien critique des médias, Sloterdijk n'en est pas moins souvent interviewé dans la presse et à la télévision. A ce sujet, ajoutons que des capacités pédagogiques et une clarté de propos largement reconnues lui permettent d'animer avec Rüdiger Safranski l'émission mensuelle Philosophische Quartett sur la chaîne de télévision ZDF (depuis 2002) (5).

Mon intention ici est de proposer un parcours dans l'œuvre du philosophe, envisagé sous l'angle de sa réception. L'exhaustivité n'étant plus une option avec un auteur aussi prolifique, j'ai choisi de donner une première mesure en pointant trois dates clés dans la bibliographie du maître de Karlsruhe.

Du succès au scandale, et au-delà

Premier ouvrage majeur, la Critique de la raison cynique, publiée en 1983, bat le record de vente pour un livre de philosophie écrit en allemand et sera traduit en trente-deux langues (6). Jürgen Habermas, qui représente alors l'autorité intellectuelle en Allemagne, décrit ce livre comme "l'«événement le plus important depuis 1945» dans l'histoire des idées de l'autre côté du Rhin." (7)

Seconde date clé que nous retiendrons dans ce rapide parcours, certainement la plus explosive: septembre 1999. La conférence Règles pour le parc humain, d'abord adressée à un public de spécialistes lors d'un colloque au château d'Elmau en Bavière, est discrètement publiée par Peter Sloterdijk quelques mois plus tard. (8) Très vite, la polémique explose en premières pages des plus grands journaux allemands (9). Les laudateurs de la Critique de la raison cynique sont alors nombreux à ravaler – la plupart définitivement - leurs enthousiasmes pour le turbulent penseur de Karlsruhe. L'objet de ce court texte, sous-titré Une lettre en réponse à la Lettre sur l'humanisme de Heidegger, est de proposer un cadrage novateur aux techniques de transformation que l'espèce humaine a toujours opérées sur elle-même, à l'heure où ces dernières acquièrent une radicalité et une efficacité laissant entrevoir la possible modification de sa nature biologique fondamentale. Ces "anthropotechniques", selon le concept que Sloterdijk propose pour l'occasion, sont à replacer dans un contexte de civilisation, en commençant par reconnaître, contre Heidegger, le fait qu'elles ne constituent pas une force étrangère – potentiellement hostile – à l'humanité (10). Le "scandale", basé parfois sur quelques malentendus propres à la susceptibilité de la culture allemande face à certains termes – en fait peu présents dans le texte - tels qu'"élevage" et "sélection" (11) , et souvent sur une lecture bâclée et guidée par la mauvaise foi, est d'abord dénoncé par Thomas Assheuer dans Die Zeit avec un article au titre évocateur: "Das Zarathustra-Projekt".(12) Dans sa réponse, Peter Sloterdijk accusera le responsable des pages culturelles de l'hebdomadaire d'avoir été commandité par Jürgen Habermas lui-même (13). Ce dernier, qui se gardera bien de trop apparaître dans la polémique, niera toute implication dans l'affaire au moyen d'une lettre ouverte, adressée non à son contradicteur mais à Die Zeit, refusant en cela d'entrer en débat direct avec Sloterdijk (14). La France ne sera pas épargnée, avec de nombreux articles dans Libération, Le Monde, et les hebdomadaires, durant tout l'automne 1999 (15). La polémique étant retombée, pour l'instant du moins, il est à retenir que l'importation de cette "polémique allemande" (16) en France a fait franchir un seuil important à la renommée de Sloterdijk dans le monde francophone. L'année 2000 voit ainsi la réédition de la Critique de la raison cynique et du Penseur sur scène chez Christian Bourgeois. Depuis lors la plupart des ouvrages de Sloterdijk sont rapidement traduits, principalement chez Maren Sell Editeurs.

La troisième date clé de la bibliographie de Peter Sloterdijk est sa seconde œuvre majeure: la trilogie Sphères, dont le premier volume, Bulles, paraît en 1998, suivi de Globes en 1999, et d'Écumes en 2004 (17). Ce vaste projet d'anthropologie philosophique, d'une ambition théorique et d'une virtuosité stylistique peu communes est pétri de références puisées - entre autres - dans l'histoire de l'art, l'histoire des religions, dans la paléoanthropologie, la philosophie ou encore la psychologie. Il a pour projet de décrire les formes et les conditions dans lesquelles l'homme a pu, peut, et pourra peut-être rendre son monde habitable. Le concept clé ici est probablement celui d'immunologie : contre le froid cosmique et la brutalité de la vie biologique dans laquelle nous sommes plongés, à quoi pouvons-nous faire appel pour nous protéger, nous développer et déployer les potentialités spécifiquement humaines qui sont les nôtres ? De la vie intra-utérine à l'appartement du célibataire urbain, en passant par la globalisation terrestre ou les gaz mortels des tranchées de la Première Guerre mondiale, Peter Sloterdijk promène son lecteur ravi au travers de toutes les échelles et les périodes de la vie humaine, dans une grande épopée de quelque deux mille six cent pages qui ont fortement contribué à l'installer dans le cercle des grandes figures de la philosophie contemporaine. Invité dans les meilleures universités du monde, conférencier sur tous les continents, il s'est par exemple vu confier la Chaire Emmanuel Levinas à Strasbourg en 2005 et récompenser par le Prix Européen de l'Essai de la Fondation Charles Veillon à Lausanne en 2009 (18).

Un écho grandissant

Qu'en est-il alors de la réception académique de cette œuvre qui ne compte plus ni les prix, ni les tirages? L'étude d'un philosophe vivant à l'université rencontre des difficultés conséquentes (19). L'institution préfère généralement les auteurs morts, qui laissent une œuvre close, à défaut, parfois, d'être aboutie. La circulation dans le corpus est ainsi facilement balisée et peut se pratiquer sans craindre de voir ses repères bouleversés par une nouvelle publication; en oubliant consciencieusement la masse souvent imposante d'écrits posthumes en attente de chercheurs et d'éditeurs. Lorsque l'on préfère l'étude des cadavres, même encore chauds, l'auteur vivant réunit certaines caractéristiques particulièrement désagréables. D'abord, il travaille en même temps que nous. Le commentaire de ses travaux, ou leur continuation, ne peuvent avancer qu'en parallèle à l'œuvre dans laquelle ils puisent leur matériau. Ils doivent ainsi toujours se contenter d'un caractère nécessairement provisoire. Pire encore: on ne peut rien dire sur cet auteur sans prendre le risque de se voir désavouer par son "objet", impolitesse que ces honorables Messieurs Kant ou Hegel ne sauraient se permettre. Ajoutons, en l'espèce les chefs d'accusation suivants: insertion d'images, éclectisme des références, nombreux passages relevant de la fiction romanesque, et nous comprendrons que l'université, en tant que machine de légitimation jalouse de son caractère "scientifique" et "sérieux", adopte généralement la condescendance silencieuse de rigueur vis-à-vis de Peter Sloterdijk. Lorsqu'elle en sort, c'est souvent pour proférer des insultes à faire sursauter le lecteur de Bourdieu le plus assidu. Reposant souvent, ici aussi, sur des lectures bâclées, c'est la très sérieuse revue Merkur qui fournit je crois les plus beaux spécimens. Outre le fameux article au titre programmatique "Mythologie, nicht Philosophie" de Karl Heinz Bohrer, Peter Sloterdijk, "penseur maniéré" (20) , est accusé de déployer, en particulier dans le quatrième chapitre de Bulles (21), une "«misogynécologie» macabre" (22); de distiller, par "allusions désobligeantes" (23) et sous couvert d'anthropologie, une philosophie pornographique dont le succès auprès des lectrices est perçu comme une tromperie, l'abus d'une position de porte-parole illégitime (24).
Un bien sombre tableau, à n'en pas douter, mais qui est fort heureusement en train de s'éclaircir. Les concepts proposés par Peter Sloterdijk rencontrent, depuis la parution de la trilogie Sphères surtout, un écho grandissant dans le monde de la recherche académique, même si cette dernière est encore loin de combler son retard sur le succès public et médiatique. Parmi les acteurs de cette réception véritable en voie de constitution, qui entreprend sérieusement de travailler avec et à partir de la pensée de Sloterdijk, citons tout d'abord deux noms pionniers, travaillant souvent en étroite collaboration (25). Sjoerd van Tuinen (Université de Maastricht, Pays Bas) est l'auteur de la première monographie consacrée à Peter Sloterdijk, et l'éditeur de deux importants ouvrages collectifs (26). De l'autre côté de l'Atlantique, Jean-Pierre Couture (Université d'Ottawa, Canada), auteur d'une thèse sur la pensée politique de Sloterdijk, a dirigé en 2007 un numéro de la revue Horizons philosophiques consacré au penseur de Karlsruhe (27).

On peut grossièrement distinguer deux axes sur lesquels se déploie la réception de Sloterdijk, qui se rattachent à deux des trois dates clés désignées ci-dessus. La question des anthropotechniques, et, partant, du statut et de l'avenir de l'humanisme comme paradigme théorique et pratique de description de l'espèce humaine, occupe une place importante. Nous pouvons citer par exemple les travaux de Daniel Jacques, Yves Michaud et Jean-Michel Besnier (28). Dans ce domaine, nous attendons impatiemment la parution française de l'ouvrage Du mußt dein Leben ändern: Über Religion, Artistik und Anthropotechnik, annoncée pour février 2011 chez Libella - Maren Sell sous le titre: Tu dois changer ta vie !
La trilogie Sphères (29), d'autre part, offre une matière conséquente aux interrogations sur les thématiques de la globalisation, de l'usage et de l'aménagement de l'espace; en un mot de l'écologie politique à l'heure de la crise environnementale planétaire. Citons, entre autres, les travaux de Manola Antonioli (qui organisera en mars 2011 un colloque "écosophie" à l'Université de Paris X Nanterre, à partir notamment de la pensée de Peter Sloterdijk (30)), Frédéric Neyrat, et Sjoerd van Tuinen (31). Signalons encore que l'une des plus importantes revues de géographie, Environment and Planning D: Society and Space, a consacré en 2009 un numéro spécial à la pensée de l'espace de Peter Sloterdijk (32).


Les quelques repères que nous avons essayé d'identifier prouvent au moins une chose, s'il en était encore besoin: la pensée riche, mouvante et chatoyante de Peter Sloterdijk trouve un écho grandissant dans les questionnements centraux et urgents de nos sociétés contemporaines. Je nourris l'espoir que cette modeste contribution pourra permettre aux néophytes et à quelques amateurs de s'orienter dans le corpus sloterdijkien avec plus d'aisance, et qu'ils n'hésiteront pas à proposer d'autres caps, à ouvrir d'autres routes pour une exploration joyeuse et passionnée.


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NOTES

1. http://www.hfg-karlsruhe.de [Consultation 30.10.2010]

2. Peter SLOTERDIJK, Literatur und Organisation von Lebenserfahrung.

3. Le déménagement de l'éditeur à Berlin en 2010 est désigné comme un événement majeur dans la vie culturelle de l'Allemagne contemporaine. Voir Lorraine ROSSIGNOL, "L'éditeur Suhrkamp déménage, un «tsunami culturel»".

4. "Je n'ai jamais accepté le monolinguisme du discours, j'ai toujours privilégié une pluralité des langues." In Peter SLOTERDIJK, "Pour être philosophe, il faut devenir un personnage de roman". Il y aurait beaucoup à dire, une autre fois, sur cette manière d'écrire de la philosophie.

5. Voir http://www.zdf.de/ZDFde/inhalt/8/0,1872,1021352,00.html. [Consultation 30.10.2010]

6. Peter SLOTERDIJK, Kritik der zynischen Vernunft, traduit en français par Hans Hildenbrand en 1987 sous le titre Critique de la raison cynique. Peter Sloterdijk obtiendra en 2005 le Wirtschaftsbuchpreis der Financial Times Deutschland (prix économique du livre). Source: http://fr.wikipedia.org/wiki/Peter_Sloterdijk [Consultation 30.10.2010].

7. Peter SLOTERDIJK, "Il faut être déchiré par quelque chose qui nous dépasse pour penser", introduction.

8. Peter SLOTERDIJK, Règles pour le parc humain. Une lettre en réponse à la Lettre sur l'humanisme de Heidegger.

9. D'abord Die Zeit et Der Spiegel, avec sa fameuse "une" fondant Hitler, Dolly la brebis clonée et Nietzsche en un seul titre: "Le projet génétique de surhomme." Voir Lorraine MILLOT, "Un démon allemand".

10. Voir aussi, pour une thèse similaire, Dominique BOURG, L'homme artifice, en particulier la première partie intitulée "Critique de la thèse de l'autonomie de la technique", pages 45 à 113. Pour la conception heideggerienne de la technique, voir en premier lieu Martin HEIDEGGER, "La question de la technique".

11. Termes habituellement réservés à la zoologie ou à l'éthologie. Voir Peter SLOTERDIJK, Règles pour le parc humain, note du traducteur, page 6.

12. Thomas ASSHEUER, "Das Zarathustra-Projekt".

13. Peter SLOTERDIJK, "Die Kritische Theorie ist tot".

14. Jürgen HABERMAS, "Post vom bösen Geist". Plus largement, voir l'excellente analyse de la dynamique de la polémique allemande dans Michel KAUFFMANN, "Le débat Sloterdijk-Habermas de l'automne 1999: une méta-polémique?". Voir également la riche analyse rétrospective qu'en fait le principal intéressé dans Peter SLOTERDIJK, Ni le soleil ni la mort, pages 53 à 157.

15. Voir par exemple Lorraine MILLOT, "Un démon allemand", et Le Monde du 29 septembre 1999 qui y consacre sa page 2. Voir également le dossier "L'affaire Sloterdijk" sur le site web de la revue Multitudes: http://multitudes.samizdat.net/rubrique.php3?id_rubrique=191 [Consultation 30.10.2010].

16. Daniel VERNET, "L'affaire Sloterdijk: une polémique allemande sur l'«homme nouveau»".

17. Traductions françaises par Olivier Mannoni parues respectivement en 2002, 2010 et 2005. Si l'on en croit un entretien récent avec l'auteur, le retard de la parution du second tome de la trilogie semble être dû à un choix raisonné de la part de Sloterdijk et ses éditeurs francophones, lié à certaines spécificité du public français. Voir Peter SLOTERDIJK, "La philosophie doit chercher à redevenir édifiante", page 98.

18. Cérémonie du 2 mars 2009. Voir http://www.fondation-veillon.ch/prix/laureats.php [Consultation 30.10.2010] et Peter SLOTERDIJK, "En guise d'aveu".

19. Les considérations qui suivent se limitent à la littérature parue en langues française, allemande et anglaise, et se rattachant uniquement à la tradition dite "continentale".

20. "Der manieristische Denker", in Claudia SCHMÖLDERS, "Frohe Botschaft", page 1120, ma traduction.

21. "La réclusion dans la mère; contribution au fondement d'une gynécologie négative", in Peter SLOTERDIJK, Bulles. Sphères I, pages 295 à 350.

22. "eine unheimliche «Misogynäkologie»", in Ibid., page 1119, ma traduction.

23. "Anzüglichkeit", in Hannelore SCHLAFFER, "Philosophie und Pornographie", page 1138, ma traduction.

24. "Die Mixtur aus pornographischer Philosophie und nobler Anthropologie ist ein Publikumserfolg, vor allem bei Frauen, die in Sloterdijk ihren Fürsprecher vor dem Weltgericht der Männer erkennen." In Ibid., page 1133, ma traduction.

25. On trouve des articles de l'un dans les publications dirigées par l'autre et réciproquement.

26. Voir Sjoerd van TUINEN, Peter Sloterdijk. Ein Profil, qui en est déjà à sa deuxième édition; Sjoerd van TUINEN (et al.), Die Vermessung des Ungeheuren; et Sjoerd van TUINEN (et al.), Measuring the Monstrous.

27. Voir le blog de Jean-Pierre Couture: http://jeanpierrecouture.blogspot.com [Consultation 30.10.2010].

28. En particulier: Daniel JACQUES, "Fin et retour de l'humanisme. De la domestication de Heidegger par Sloterdijk"; Yves MICHAUD, Humain, inhumain, trop humain ; Jean-Michel BESNIER, Demain les posthumains.

29. Ainsi que Le palais de cristal qui en est issu.

30. Voir par exemple http://nouvelles-philosophiques.blogspot.com/2010/09/appel-communications-pour-le-colloque_30.html [Consultation 31.10.2010].

31. En particulier: Manola ANTONIOLI, "Globalisation et philosophie: notes sur Le palais de cristal"; Frédéric NEYRAT, "La vie dans les sphères: comment vivre dans un oikos éclaté?"; Sjoerd van TUINEN, "La Terre, vaisseau climatisé: Ecologie et complexité chez Sloterdijk".

32. http://www.envplan.com/contents.cgi?journal=D&volume=27. Voir aussi, dans la même revue, http://www.envplan.com/abstract.cgi?id=d14608 [Consultation 31.10.2010]. Merci à Joëlle Salomon Cavin pour ces références.