Giorgione et l'énigme des trois philosophes

On sait peu de chose de la vie de Zorzo da Castelfranco, dit Giorgione. Né en Vénétie vers 1478, il meurt prématurément de la peste à Venise en 1510. Seules une trentaine de ses œuvres nous sont connues, dont l'attribution fait encore l'objet de controverses.

Le tableau que nous avons choisi comme emblème de Sophie's Lovers porte traditionnellement le titre Les Trois philosophes. Il date de la période de pleine maturité de l'artiste — un ou deux ans avant sa mort — et témoigne bien de sa manière si subtile d'intégrer la figure humaine au paysage. Pour les besoins de notre page d'accueil, nous avons dû en réduire les proportions, l'illustration ci-dessous permet de mieux les apprécier.

Comme dans son tableau le plus célèbre — et aussi le plus énigmatique — La Tempête, Giorgione accorde une place importante aux éléments naturels qui occupent ici près des trois quarts de la composition. Les trois personnages sont rassemblés dans la partie droite et le plus jeune d'entre eux, vu de profil, semble absorbé dans la contemplation d'une grotte ou d'une caverne.

Giorgione, Les trois philosophes, ca. 1508,  huile sur toile, 123 cm x 144 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum

Giorgione, Les trois philosophes, ca. 1508, huile sur toile, 123 cm x 144 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum

Que peut bien représenter cette scène ? Qui sont ces trois personnages ?
Depuis près de cinq cents ans, les interprétations se sont multipliées à ce sujet. Mais avant de les évoquer, je souhaite emprunter un chemin détourné.

Un autre tableau du maître me semble en effet devoir être pris en considération pour comprendre le sens de l'œuvre. Il s'agit de L'Adoration des bergers, conservée aujourd'hui à la New Gallery de Washington. Le sujet de cette toile est, contrairement à celui de nos trois philosophes, aisément identifiable : nous avons affaire en effet à une scène classique de l'iconographie chrétienne, un épisode tiré de l'évangile de Luc où les bergers, avertis par les anges, viennent se prosterner devant l'enfant Jésus, nouveau né (Luc 2 : 8-20).

Comme dans le tableau des philosophes, la composition réserve une place très importante au paysage et le groupe des personnages, également placé sur la droite, se trouve à l'entrée d'une grotte. Toutefois, l'atmosphère est ici complètement différente et constraste fortement avec le premier tableau : le paysage est ici partiellement domestiqué (on peut distinguer plusieurs habitations) ; la grotte elle-même est aménagée et sert d'abri à la sainte famille. La lumière, enfin, est omniprésente et rassurante : elle suggère une belle ambiance matinale qui annonce un parcours spirituel plein de foi et d'espérance.

Dans la logique du récit évangélique, le tableau appelé à compléter cette Adoration des bergers aurait dû être une Adoration des rois mages, ces trois astrologues venus d'Orient, chargés d'or, d'encens et de myrrhe. Et c'était, semble-t-il, la destination première de nos « trois philosophes » : radiographié en 1932, le tableau a révélé en effet que le personnage central avaient tout d'abord les traits d'un Africain et devait donc certainement représenter le roi Balthazar. Mais qu'auraient fait nos trois mages devant une grotte qui, cette fois, est vide ? Une grotte dont le dieu se serait absenté et qui, à la différence de celle de la crèche, apparaît plutôt inquiétante et sauvage, faiblement éclairée par une lumière vespérale ?

C’est là tout le mystère et le charme de cette œuvre, mystère qui a tant fait couler d’encre.

Une page web de l'atelier de philosophie du lycée Pierre Mendès-France de Tunis énumère la longue suite de ses interprétations :

En 1525, le propriétaire du tableau [en fait il ne s’agit pas du propriétaire, mais d'un amateur d’art, Marcantonio Michiel, qui entreprend à l'époque de recenser toutes les œuvres remarquables conservées dans les palais vénitiens] le décrivait ainsi : « la toile à l’huile avec trois philosophes dans la campagne, contemplant l’un assis, les autres debout, les rayons solaires, avec un rocher peint admirablement, fut commencée par Zorzo da Castelfranco et achevée par Sebastiano Venitiano ».
L’œuvre est achetée en 1638 par l’ambassadeur d’Angleterre. Dans la description du catalogue de la vente, il n'est plus question de philosophes : « un tableau de Giorgione da Castelfranco représentant dans un paysage trois astronomes ou géomètres contemplant et mesurant ».
Revendue en 1659, la description devient : « un paysage […] avec trois mathématiciens calculant la hauteur du ciel, original de Giorgione ».
En 1783, le tableau fait partie de la collection impériale de l’empereur d’Autriche et devient « Giorgione, die drei Weisen aus dem Morgenland » (les « trois sages de l’Orient », les Rois mages).
À partir de 1886, les interprétations succèdent aux descriptions, il s’agirait :

  1. des trois âges du savoir humain : le vieillard, la philosophie antique, Aristote ; au centre la philosophie médiévale, un Arabe, Avicenne ou Averroès ; et le plus jeune la philosophie néo-platonicienne de la Renaissance (M. Ficin ?)
  2. de Marc-Aurèle écoutant deux philosophes ;
  3. de Merlin rendant visite à Blaise, son maître (dans la légende du roi Arthur) ;
  4. d'Abraham enseignant l’astronomie aux égyptiens ;
  5. des trois âges de l’homme ;
  6. des trois races humaines ;
  7. de trois philosophes : Pythagore, Ptolémée, Archimède ; Aristote, Averroès, Virgile ; Regiomontanus, Aristote, Ptolémée ; Ptolémée, al-Battani, Copernic ;
  8. de saint Luc, David et saint Jérôme…

Comme on peut voir, les érudits des siècles passés n'ont pas manqué d'idées. Mais est-ce bien là l’essentiel ?

Pour ma part, il me semble plus intéressant de revenir sur les raisons qui ont poussé Giorgione à modifier son projet initial et à faire évoluer son tableau d’un sujet religieux à un sujet profane.

Giorgione, L’Adoration des bergers, ca. 1505. Huile sur bois, 91 x 111 cm. National Gallery of Art, Washington

Dans un essai déjà ancien, mais très argumenté, l’historien d’art Salvatore Settis déconstruit le mythe romantique de l’artiste solitaire et indépendant et montre combien Giorgione a pu orienter son travail en fonction des idées de ses contemporains et, plus particulièrement, de ses commanditaires.

Considérée comme une ville avant tout commerçante, la Venise de la fin du Moyen Âge n’abritait pas moins de brillants cercles d’humanistes, comme le poète Pietro Bembo ou l’imprimeur Alde Manuce. Ce dernier a notamment beaucoup contribué à la diffusion de textes de l’Antiquité, dans des éditions expurgées des extrapolations théologiques médiévales.

Le commanditaire et premier propriétaire du tableau de Giorgione s’appellait quant à lui Taddeo Contarini. C’était un riche marchand, très reconnu de la société de son temps, grand lecteur et amateur de textes grecs. Il organisait et participait sans doute à ces premiers « salons littéraires » où l’on mêlait lecture des textes anciens, poésie moderne et musique. Giorgione, lui-même très apprécié comme joueur de luth, devait sans doute participer activement à ces soirées artistiques. On peut se prendre à rêver des conversations que l’artiste devait avoir avec ses clients et protecteurs, conversations entre gens éclairés qui n’ont pas manqué d’influencer le programme et la signification du tableau.

Comme le note Philippe Braunstein dans son compte rendu du livre de S. Settis, Giorgione en renonçant à faire de ses personnages des rois mages, a non seulement « sécularisé » le sujet de son tableau mais il l’a aussi rendu plus incertain, plus énigmatique et dépendant de l’imagination du spectateur. Dans L’Adoration des bergers, il n’est point d’autre mystère que celui de la religion. La toile subjugue par ses qualités plastiques mais ne laisse que peu de place à la rêverie et à la méditation personnelle. Le spectateur est presque immédiatement soumis à l’autorité de l'Evangile. Preuve en est que le tableau n’a pas suscité au cours du temps de grandes discussions sur sa signification. Au contraire, les « rois mages », devenus philosophes, se sont libérés du carcan de la vision commune pour inlassablement stimuler les esprits.

Bien sûr, certains aspects de la composition (l’aspect physique des trois hommes, leur différence d’âge, leur tenue vestimentaire, leur pose et leurs accessoires), n’ont pas manqué, comme on l’a vu  rapidement, de susciter des gloses très érudites sur le « message » de l’œuvre au moment de sa création.

Selon Galienne Francastel, il s’agissait de représenter une querelle d’écoles, querelle entre les tenants de l’aristotélisme universitaire (issu de la tradition des commentateurs arabes et représenté par le personnage central) et les néo-aristotéliciens, humanistes attachés à réinterpréter Aristote à partir des textes grecs (représentés par l’homme plus âgé qui tient un papyrus entre ses mains). Mais le charme de l’œuvre tient au fait que son auteur ne tranche pas et nous présente un troisième personnage, plus jeune, qui tourne le dos au deux premiers pour s’absorber dans la contemplation de la caverne, métaphore probable de la Nature.

Cependant ne nous laissons pas trop piéger par une lecture symbolique. À propos d’un tableau de Giorgione au sujet explicitement religieux (la Madone de Castelfranco qui représente une Vierge à l'enfant sur son trône accompagnée de deux saints), Galienne Francastel s’interroge :

Mais dans une œuvre apparemment si sage, où personnages et accessoires restent traditionnels, quelle est donc la raison de l’ambiance insolite qui s’en dégage dès que l’on s’attarde à la contempler de plus près?

Selon l’historienne, la composition formelle n’est pas seule en cause mais bien plutôt le rapport qui s’établit entre les personnages en présence :

Les deux saints au pied du trône ne regardent pas la Vierge, ne s’adressent pas à elle, n’exécutent aucun de ces gestes d’adoration, d’hommage ou de supplication qui leur donnent une raison d’être dans les représentations courantes du même type. Tournant le dos à la Vierge qu’ils semblent ignorer, ils apparaissent perdus dans leur rêve intérieur. Comme si chacun d’eux était seul dans quelque coin isolé du monde. Le trône très haut placé écarte d’ailleurs toute idée de relation entre les Saints et la douce Madone pensive. Mais contre ce que disent toutes les apparences, un lien existe toutefois entre les trois figures. Il est fait de simple présence : la Vierge n’est plus ici ni divinité, ni femme réelle, ni même ce symbole de maternité tant de fois exalté dans le passé. Elle n’est qu’une projection de pensée , une matérialisation de la vision intérieure que poursuivent deux hommes très différents — car l’un est un moine et l’autre un guerrier — mais qui se trouvent sous le choc d’une même émotion, celle que provoque la douceur du paysage environnant.

Surgit alors l’idée forte de son interprétation :

…Sa Vierge n’est qu’un signe, une manière imagée de nous révéler, à nous spectateurs, l’idée de douceur divine qu’un paysage, lui-même tout de douceur, a engendré dans l’esprit d’un homme.
Car c’est bien le spectateur et non le protagoniste qui intéresse Giorgione [je souligne]. Presque toujours d’ailleurs ce spectateur — l’homme qui voit — devient un des héros de son tableau : il figure sur la toile, mêlé aux personnages de sa propre vision, et nous les spectateurs de second rang, — si on peut dire, — nous voyons sur le plan du tableau à la fois le spectateur premier, le spectacle réel qu’il contemple et la vision imaginaire que ce spectacle suscite dans son esprit et qui, elle aussi, se matérialise sur la toile.

Giorgione, Vierge à l'enfant entre les saints Nicaise (?) et François, ca. 1504, Tempera sur bois, 200 x 144 cm. Castefranco Veneto, cathédrale

C’est sur cette circulation du regard qu’il me semble important de conclure et de méditer. Les ressources imaginatives et expressives de notre tableau sont fascinantes. À mes yeux, il évoque d'emblée les divers courants de pensée qui ont pu, au cours des âges, enrichir notre patrimoine intellectuel, tous ces  courants issus d’Athènes, de Jérusalem, de Bagdad ou de Cordoue…

Face aux trois philosophes de Giorgione, je me sens comme le «gentil» face aux trois sages de Raymond Lulle : je suis à l'écoute et dans l'ouverture du questionnement...

Marsilio L. Abate

Lectures

Braunstein, Philippe. Le titre et le sujet : la Tempête de Giorgione. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 38e année, N. 1, 1983. pp. 99-106. Article disponible gratuitement en ligne.

Francastel, Galienne. De Giorgione au Titien : l'artiste, le public et la commercialisation de l'œuvre d'art. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 15e année, N. 6, 1960. pp. 1060-1075. Article disponible gratuitement en ligne.

Lulle, Raymond, Le livre du gentil et des trois sages, L'éclat, 1992, 254 p. (Je recommande la très belle présentation de Dominique de Courcelles, disponible gratuitement en ligne.)

Settis, Salvatore, L'invention d'un tableau : la Tempête de Giorgione, Les éditions de Minuit, 1987, 160 p.

Bettini, Sergio, Venise. Naissance d'une ville, L'éclat, 2006, 317 p.