L'Europe, un projet philosophique ?

par Jean-Michel Henny, Sophies Lovers


       

On connaît le plus souvent l'œuvre d'Emmanuel Kant à travers ces trois grands livres que sont la Critique de la raison pure (1781/1787), la Critique de la raison pratique (1788) et la Critique du jugement (1790). On connaît bien moins, en revanche, les textes que le penseur de Königsberg a consacré à la politique, la religion et la philosophie de l'histoire (1).

Dans son dernier ouvrage – Kant Prophète ? — Claude Obadia (2) montre que cette production, est loin d'être secondaire et peut constituer une contribution importante à une réflexion sur l'Europe. L'auteur s'en explique :

« S'il est tentant de considérer que la vérité du kantisme est celle de l'étude des fondements et des limites de la connaissance humaine, étude à l'aune de laquelle les textes consacrés à l'histoire et à la politique seraient secondaires, loin s'en faut que cette lecture soit totalement satisfaisante. À cela deux raisons majeures. En effet, envisager Kant de cette façon, c'est d'abord disjoindre ce que Kant ne cesse de lier, à savoir le criticisme et l’époque des Lumières que la philosophie critique s’emploie à réfléchir. Or, si en s’évertuant à penser l’actualité, Kant est bien « moderne », il l’est aussi dans la mesure où les problèmes majeurs qu’il soulève dans les trois Critiques, loin d’être sans rapport avec la politique et l’histoire, définissent, à certains égards, les défis mêmes que l’Europe moderne aura à relever. Comme en témoigne la réception de Kant en France dès la fin du XVIIIe siècle, c’est d’abord la question du rapprochement entre la France et l’Allemagne qui se voit engagée au détour de la question de la traduction de la philosophie kantienne. Mais c’est aussi celle de savoir s’il existe une nation philosophique et si l’Allemagne peut prétendre à ce titre. Or, ces questions n’instruisent-elles pas la question même de l’Europe, de son identité, de son avenir ? N’est-ce pas penser l’Europe que rêver une société des nations ? N’est-ce pas interroger l’Europe que soulever la question du sens de l’histoire ? Last but not least, n’est-ce pas travailler à la définition d’une philosophie de l’Europe? Car si Kant met en question le processus historique, s’il soulève le problème de l’Europe, il apporte à ces questions des réponses qui sont pour ainsi dire celles d’un visionnaire. N’est-ce pas, en effet, la question de la liberté, la question de la société, qui se voient impliquées dans l’étude des conditions du devoir ? N’est-ce pas encore le problème de la justice et de la liberté qui l’est dans l’élaboration critique d’un tribunal de la raison ? Et n’est-ce pas encore la question politique d’une société authentique que le problème de l’art et du beau définit à travers la question de la communication ? »

Avant Nietzsche, Kafka et Husserl, Kant poserait ainsi les fondements d’une « europhilosophie ». Que faut-il entendre par cette expression ? Pour Claude Obadia, il s’agit d’ « une étude prenant pour objet l’identité de l’Europe »…

« Celle-ci est d’abord un territoire, et même un continent, donc à un premier niveau d’analyse un espace géographique. Mais n’est-elle pas tout autant une histoire, une mémoire, une culture? Autant de questions qui peuvent définir le premier volet d’une europhilosophie, autrement dit d’une recherche centrée sur les fondements de l’Europe. Or, ces derniers sont-ils essentiellement historiques? Cela n’est pas certain. Une europhilosophie devra ainsi envisager l’Europe par-delà l’histoire et la géographie, autrement dit encore « au-delà du temps et de l’espace ».
Par où l’on peut maintenant envisager ce que pourrait être le deuxième volet d’une europhilosophie. Car si l’Europe est davantage qu’un lieu géographique, que peut bien être son essence, son idée, son esprit ? Autrement dit, qu’est-ce qui définit l’Europe? On répondra ici « l’Universel », né en Grèce sur le terrain de la politique et de la science. La philosophie serait-elle alors le lieu spirituel de naissance de l'Europe ? C’est ce dont Husserl est convaincu et qui devra, bien sûr, être interrogé. Reste que la question de l’Europe, cette patrie de l’universel, devient ainsi celle de savoir à quelles conditions il y a lieu de penser l’existence d’une Europe spirituelle que pourraient définir des valeurs (l’universel, la société, la liberté) et qui serait pour ainsi dire « destinée » à prendre corps dans l’épaisseur de l’histoire temporellle de l’humanité.
Par où l’on voit, troisième volet, que la question de l’europhilosophie débouche conjointement sur un problème téléologique et sur une question pratique. En effet, si l’Europe fait sens, alors son histoire ne doit-elle pas être envisagée comme le processus de la réalisation empirique et politique de son essence ? Le cas échéant, comment une europhilosophie pourrait-elle ne pas être vouée à promouvoir l’avènement des valeurs et des idéaux qui définissent l’Europe ? Si tel est le cas, l’europhilosophie, loin d’être une « métaphysique » coupée du réel, ne constitue-t-elle pas l’acte inaugural de la construction politique d’une Europe authentique, c’est-à-dire affranchie des frontières de l’Europe continentale ? »

Pour poursuivre cette réflexion, nous recommandons vivement la lecture du livre de Claude Obadia et, pour l’enrichir, celle d'un numéro des Cahiers de philosophie de l’université de Caen, consacré au « phénomène Europe ».

Une dizaine d’articles y analysent en détail le devenir de l’idée d'Europe, de Hegel à Hannah Arendt, en passant par Husserl, Heidegger, Gadamer et Patočka. Un parcours passionnant qui montre que l’Europe en tant qu'idée  philosophique se confond souvent avec celle d’ « Universel », au risque d’oublier sa dimension historique et politique. Ainsi, lorsqu’en pleine montée du nazisme, Edmund Husserl prononce la fameuse conférence « La crise de l’humanité européenne et la philosophie », il dégage l’idée d’Europe de son contexte historique pour en indiquer la seule signification transcendantale :

« La figure spirituelle de l’Europe » – qu’est-ce que cela ?  C’est montrer l’idée philosophique immanente à l’histoire de l’Europe (de l’Europe spirituelle), ou, ce qui revient au même, la téléologie qui lui est immanente, et qui, du point de vue de l’humanité universelle en général, se fait connaître comme l’irruption et le début d’une nouvelle époque de l’humanité, l’époque de l’humanité comme telle, qui désormais ne veut et ne peut vivre que dans la libre formation de son existence, de sa vie historique, par les idées de la raison, par des tâches infinies (3). »

Aussi exigeant et rigoureux fut-il, le discours du père de la phénoménologie échoua à alerter et convaincre la communauté des intellectuels. On connaît malheureusement la suite…

Après la Seconde Guerre mondiale, Hannah Arendt sera très critique vis-à-vis de cette irréfragable confiance en la raison (européenne). Ce n’est pas la question de l’eurocentrisme qui est ici en ligne de mire mais l’aveuglement de toute une tradition de pensée rationaliste qui, selon l’auteure de La crise de la culture, n’a pas su voir que les catégories qu’elle avaient forgées (sujet, objet, technique, maîtrise et domination du vivant…) portaient en elles l’avènement du totalitarisme. Comme le déclare Étienne Tassin, en conclusion du « Phénomène Europe » :

« …du point de vue d’Arendt, ces interrogations sur l’Europe spirituelle ou culturelle ne sauraient être posées que sous condition de ne pas livrer l’Europe politique à une intelligence philosophique de surplomb supposée indépendante de l’histoire, et de ne pas subordonner le plan politique aux plans spirituel, culturel ou communautaire comme si l’union politique européenne dépendait pour se déployer d’autre chose que d’un agir ensemble concitoyens. Il n’est pas sûr que cette leçon arendtienne ait encore été vraiment entendue (4). »

 


NOTES

(1) On peut citer notamment : Idée d'une histoire universelle d'un point de vue cosmopolitique (1784) ; Conjectures sur le commencement de l'histoire humaine (1786) ; La Religion dans les limites de la simple raison (1793) ; Projet de paix perpétuelle (1795).

(2) Né en 1962, Claude Obadia est agrégé de philosophie et enseigne dans le Secondaire et en Classes préparatoires économiques et commerciales. Auteur, en 2011, d’un essai intitulé Les Lumières en berne ? Réflexions sur un présent en mal d’avenir, il consacre ses recherches actuelles à Kant et aux déterminations religieuses et métaphysiques des socialismes européens.

(3) E. Husserl, « La crise de l'humanité européenne et la philosophie », La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, G. Granel (trad. fr.), Paris, Gallimard. Cité par Emmanuel Housset in Cahiers de philosophie de l'université de Caen, n° 47, Caen, Presses universitaires de Caen, 2010 : 48.

(4) É. Tassin, « Hannah Arendt. Le moment politique de l'Europe » in Cahiers de philosophie de l'université de Caen, n° 47, Caen, Presses universitaires de Caen, 2010 : 180.


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