De l'âme et de l'immortalité : interprétations contemporaines

par Marsilio L. Abate, Sophie's Lovers

       

En ces temps de matérialisme et de scepticisme achevés, les notions d'« âme » et d'« immortalité » paraissent bien obsolètes ou, dans le meilleur des cas, métaphoriques.

Deux publications récentes nous laissent toutefois penser que notre époque n'est pas si fermée que cela aux considérations métaphysiques et nous offrent deux interprétations originales de ces notions prétendument démodées.


L'âme selon Émile Durkheim

Raymond Boudon, tout d'abord, dans Croire et savoir – un passionnant recueil d'articles parus aux PUF – revient sur un texte classique des sciences sociales : Les Formes élémentaires de la vie religieuse d'Émile Durkheim.

Si certaines considérations ethnologiques du célèbre sociologue, notamment sur le totémisme, sont aujourd’hui dépassées, sa théorie de la signification de l’âme demeure, quant à elle, tout à fait actuelle.

Émile Durkheim dénonce les théories qui, à la suite de Voltaire et de Nietzsche, considère l’âme comme une illusion ou une hallucination. « L’idée d’âme aurait été suggérée à l’homme par le spectacle, mal compris, de la double vie qu’il mène normalement à l’état de veille, d’une part, pendant le sommeil, de l’autre.(1) » Plusieurs objections s’opposent à ces théories : d’une part, il est inconcevable que l’esprit humain puisse adhérer durablement à une illusion ou une hallucination, – ce serait en quelque sorte mettre en danger la survie de l’espèce – d’autre part, à la différence du rêve, l’âme est toujours donnée comme « contemporaine du sujet ». Elle ne flotte pas dans un espace intersidéral mais elle est incarnée dans un individu. La liaison de l’âme et du corps est d’ailleurs fondamentale : « Ce serait se méprendre que de se représenter le corps comme une sorte d’habitat dans lequel l’âme réside, mais avec lequel elle n’a que des rapports extérieurs. Tout au contraire, elle lui est unie par les liens les plus étroits ; elle n’en est même que malaisément et imparfaitement séparable [...] toute blessure du corps se propage jusqu’à l’âme.(2) »

Fort de ses connaissances anthropologiques, É. Durkheim peut affirmer que, de même qu’il n’existe pas de société sans religion, il n’existe pas de société où « si grossièrement organisée soit-elle, on ne trouve tout un système de représentations collectives qui se rapportent à l’âme, à son origine, à sa destinée.(3)»  Les traits communs à toutes les variables de la notion d’âme sont : « l’âme est incarnée dans un individu ; elle un double de l’individu ; elle est immatérielle ; elle est contemporaine de l’individu, tant du moins que celui-ci vit ; elle est conçue comme immortelle par nombre de religions soit qu’elle survive à l’individu, soit qu’elle se réincarne d’un individu à l’autre.(4) »

Au-delà des systèmes religieux, l’âme peut être considérée comme le symbole d’un trait fondamental de l’être humain : la dualité de son individualité. «… d’une part être singulier, individualité obéissant à des motivations égoïstes, d’autre part membre d’une communauté morale invité à réfréner ses passions, à poursuivre des valeurs et des objectifs que les autres sont susceptibles d’approuver, même s’ils sont contraires à ses intérêts. (5) » Ainsi, à la lumière de l’interprétation durkheimienne, l’âme ne serait pas le noyau dur de l’individu, une « monade sans fenêtres » comme le croyait Leibniz mais bien plutôt une ouverture sur la société, un souffle qui nous vient d’autrui. « Aujourd’hui comme autrefois, l’âme est, d’une part, ce qu’il y a de meilleur et de plus profond en nous mêmes, la partie éminente de notre être ; et pourtant, c’est aussi un hôte de passage qui nous est venu du dehors, qui vit en nous une existence distincte de celle du corps et qui doit reprendre un jour sa complète indépendance (6) ».

Être à la fois biologique, soumis à des passions et des instincts et être social mû par des valeurs, l’homme moderne continue de croire à l’existence en lui d’une âme qui est le double religieux ou poétique de sa conscience morale.

En quelle mesure cette conscience morale peut-elle être conçue comme immortelle ?  C’est ce que nous dévoile une autre publication récente : Adorno l’humaniste, Essai sur sa pensée morale et politique par Marie-Andrée Ricard.


Adorno, Proust et l'immortalité

Fondateur de l’École de Francfort, Theodor W. Adorno a la réputation d’être un penseur austère et intransigeant, connu pour son matérialisme critique, d’inspiration marxiste. On aurait donc de bonnes raisons de croire a priori sa pensée étrangère à toute forme de métaphysique.

Cependant, face au risque de dissolution de l’individu par les systèmes totalitaires (risque devenue une réalité monstrueuse sous le nom d’Auschwitz), T. W. Adorno n’a pas manqué d'exprimer de nombreuses considérations morales et politiques, éparses dans l’ensemble de son œuvre. Ces fragments, Marie-Andrée Ricard a pris le soin de les repérer et de les rassembler. Elle les présente dans son essai sous la forme de « quatre grandes constellations »  : 1) Une morale de la pensée, qui s’interroge sur la possibilité de pensée la « vie juste » dans un monde qui, de fait, est injuste. 2) Une tentative de reformulation de la morale à partir de la dimension corporelle (charnelle) de la subjectivité. 3) Une réflexion politique sur l’identité et sur une reconnaissance « préégoïque » de l’autre comme condition de la vie en commun. 4) La possibilité réelle de l’utopie, autrement dit la possibilité d’une expérience métaphysique qui permette à notre chair de se transcender elle-même, qui fonde notre capacité d’être humain et d’accéder au « paradis », hic et nunc. C’est dans cette dernière constellation, on l’aura deviné, que se concentrent les réflexions qui nous intéressent.

Levons tout de suite un malentendu : si Adorno envisage la possibilité d’une expérience métaphysique, ce n’est pas du tout au nom de valeurs traditionnelles immuables et prétendument universelles. Trop conscient de la violence de la raison, il déclare « J’aimerais énoncer comme un théorème que toutes les expériences métaphysiques sont faillibles (7) ». Faillible sous les coups de la froideur et de l’indifférence, sous les coups de l’instinct de conservation qui a permis Auschwitz et risque de permettre un jour son retour. Si la métaphysique est faillible, elle est pourtant légitime sous forme de méditation car elle est peut-être seule à pouvoir faire que l’homme modifie sa position par rapport à l’existence, à pouvoir faire qu’il proteste contre l’indifférence de l’être et l’empire de la mort. De quelle manière ?

Marie Andrée Ricard insiste sur le caractère hybride de cette expérience : d’une part, elle est centrée sur la mort, sur le cadavre, et, d’autre part, elle lance un appel à la transcendance. Le dernier aphorisme de Minima Moralia permet de mieux comprendre l’importance, dans ce contexte, de la  relation à la mort. Il ne s’agit pas ici de renouveler la méditation biblique de l’Ecclésiaste et de dénoncer la vanité du monde mais, au contraire, d’en saisir la fragilité pour en appeler à son sauvetage : « La seule philosophie dont on puisse encore assumer la responsabilité face à la désespérance, serait la tentative de considérer toutes les choses telles qu’elles se présenteraient du point de vue de la rédemption. La connaissance n’a d’autre lumière que celle de la rédemption portant sur le monde : tout le reste s’épuise dans la reconstruction et reste simple technique. (8) »

À l’instar de celui de l’artiste, le regard du philosophie vient d’outre-tombe. Il n’est pas de ce monde, il habite, selon la belle expression du peintre Paul Klee, « aussi bien chez les morts que les chez les non-nés ». Ce déplacement du regard est-il seulement réel ? N’est-il pas de l’ordre du verbiage ? Peut-il conduire à une expérience de l’éternité qui ne soit pas une simple illusion ? Adorno pense que oui et décèle cette possibilité dans l’œuvre de Marcel Proust.

Le passage invoqué de la Recherche est célèbre. Il s’agit de la mort de l’écrivain Bergotte. Alors qu’il contemple dans un musée, la Vue de Delft (œuvre d’un artiste « à jamais inconnu » appelé... Vermeer), Bergotte s'écroule brutalement. Le narrateur s’interroge :

Il était mort. Mort à jamais ? Qui peut le dire ? Certes, les expériences spirites, pas plus que les dogmes religieux, n’apportent la preuve que l’âme subsiste. Ce qu’on peut dire, c’est que tout se passe dans notre vie comme si nous y entrions avec le faix d’obligations contractées dans une vie antérieure ; il n’y a aucune raison, dans nos conditions de vie sur cette terre, pour que nous nous croyions obligés à faire le bien, à être délicats, même à être polis, ni pour l’artiste cultivé à ce qu’il se croie obligé de recommencer vingt fois un morceau dont l’admiration qu’il excitera importera peu à son corps mangé par les vers, comme le pan de mur jaune que peignit avec tant de science et de raffinement un artiste à jamais inconnu, à peine identifié sous le nom de Ver Meer. Toutes ces obligations, qui n’ont pas leur sanction dans la vie présente, semblent appartenir à un monde différent, fondé sur la bonté, le scrupule, le sacrifice, un monde entièrement différent de celui-ci, et dont nous sortons pour naître à cette terre, avant peut-être d’y retourner revivre sous l’empire de ces lois inconnues auxquelles nous avons obéi parce que nous en portions l’enseignement en nous, sans savoir qui les y avait tracées – ces lois dont tout travail profond de l’intelligence nous rapproche et qui sont invisibles seulement – et encore ! – pour les sots. De sorte que l’idée que Bergotte n’était pas mort à jamais est sans invraisemblance.(9).

Indépendamment de la suggestion d’une vie antérieure et d’une réminiscence possible de cette vie, ce qui importe ici est la formulation d’une exigence, d’une expérience et d’une possibilité : 1) l'exigence de « bien faire », de se vouer spontanément à une cause en l’absence d’une injonction morale ou du regard des autres ; 2) l'expérience du bonheur et de la jubilation ressentie au contact d’événements libérés de la pression du vouloir-vivre  (une œuvres d’art, les jeux de l’enfance durant les vacances, le repos d’un jour de fête) ; 3) la possibilité que l’œuvre survive à son auteur et qu’elle puisse entrer en contact avec d’autres générations. C’est cette communication à distance qui constitue pour Proust (et Adorno) la véritable résurrection de la vie, la véritable rédemption.

Victor Hugo dit : « Il faut que l’herbe pousse et que les enfants meurent. » Moi je dis que la loi cruelle de l’art est que les êtres meurent et que nous-mêmes mourions en épuisant toutes les souffrances pour que pousse l’herbe non de l’oubli mais de la vie éternelle, l’herbe drue des œuvres fécondes, sur laquelle les générations viendront faire gaiement, sans souci de ceux qui dorment en dessous, leur « déjeuner sur l’herbe » (10).

La foi proustienne en l’immortalité de l’âme par l’œuvre serait-elle la dernière pirouette d’un esthète face à l’absurdité de l’existence ? Rien n’est moins sûr. Bien au-delà de la complaisance esthétique, il y a, chez Marcel Proust, une autentique recherche et une rencontre de l'autre. Il n’est pas question ici de spéculer sur une éventuelle survivance du moi mais de formuler l’idée « sans invraisemblance » que l’âme individuelle puisse se transformer et se prolonger dans les générations futures. Pour atteindre cette rédemption, point n'est besoin d’attendre le Messie et le Jugement dernier, il suffit juste de résister et refuser que l’homme, tout comme l'âme, ne deviennent sous les coups de la raison technologique une illusion.

NOTES

(1) Cité in R. Boudon, p. 165.

(2) Ibid. p. 166.

(3) Raymond Boudon, à la suite d'Evans-Pritchard, émet de sérieuses réserves sur l'universalité de cette assertion. Toutefois, elle semble valable pour les sociétés dites occidentales, marquées par le christianisme.

(4) R. Boudon, p. 166

(5) Ibid. p. 167.

(6) Ibid. p. 168.

(7) Cité in M.-A. Ricard, p. 178.

(8) Cité in M.-A. Ricard, p. 180.

(9) Marcel Proust, extrait de La Prisonnière, cité in M.-A. Ricard, p. 183.

(10) Marcel Proust, extrait du Temps retrouvé, cité in M.-A. Ricard, p. 185.


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