La vie des concepts

par Marsilio L. Abate, Sophie's Lovers

          

Voici quelques mois, une nouvelle collection a vu le jour aux Publications de la Sorbonne : La philosophie à l'œuvre.

Dirigée par Bertrand Binoche, professeur d'histoire de la philosophie moderne à l'Université Paris 1 / Panthéon-Sorbonne, cette collection propose une approche renouvelée de l'histoire de la philosophie. Comme le signale Bertrand Binoche « La philosophie n'existe pas abstraitement. On ne la rencontre qu'a l'œuvre, en exercice, sous des formes singulières qui doivent être analysées comme telles. L'histoire de la philosophie, à laquelle veut travailler cette nouvelle collection, ne se donne donc pas pour objet une philosophia perennis, toujours semblable à elle-même, affrontant sans se lasser la même énigme, répondant indéfiniment au même sphinx impassible. Elle est l'histoire de la philosophie telle qu'elle s'effectue de manière toujours originale, dans des textes académiquement reconnus ou non comme « philosophiques ». Une histoire de la philosophie qui voudrait être réellement historique (indissociable de l'histoire tout court) et réellement philosophique (toujours prompte à se demander comment et pourquoi la philosophie a existé). »

Deux volumes sont parus à ce jour, le premier consacré à Michel Foucault et le second à Gilles Deleuze. Nous vous invitons à en découvrir ici deux extraits.

Luca Paltrinieri : L'expérience du concept selon Michel Foucault

Dans les dernières pages des Mots et les Choses, Michel Foucault souligne la distinction entre deux modalités de la circulation et de la propagation des concepts dans le champ fragmenté et hétérogène des sciences humaines. Certains concepts « sont transportés à partir d'un autre domaine de la connaissance, et [...], perdant alors toute efficacité opératoire, ne jouent plus qu'un rôle d'image  (1) ». Tel est le cas, par exemple, des métaphores organicistes dans la sociologie du XIXe siècle, comme l'ont montré les analyses de Georges Canguilhem et Judith Schlanger  (2). Dans d'autres cas, le concept se détache du langage naturel, il s'« endurcit » à l'intérieur d'une théorie
scientifique, dépasse un certain nombre de « seuils » de scientificisation, acquiert une « pureté » à l'intérieur d’une théorie formelle. Ce processus ne l’empêche pas de continuer à poursuivre une vie autonome dans le langage ordinaire : la « propagation » d’un mot et l’opération de métaphorisation qui s’y trouve rattachée « ne cessent de nourrir le langage naturel, de multiplier les opérations d’interconnexion, implicite ou explicite, entre registres distincts, et de s’oublier lorsque s’annule la différence entre la métaphore et sa source  (3) ». Un tel concept devient alors ce que Foucault appelle un « modèle » : « Les modèles constituants […] ne sont pas pour les sciences humaines des techniques de formalisation ni de simples moyens pour imaginer, à moindre frais, des processus ; ils permettent de former des ensembles de phénomènes comme autant d’"objets" pour un savoir possible ; ils assurent leur liaison dans l’empiricité, mais ils les offrent à l’expérience, déjà liés ensemble. Ils jouent le rôle de "catégories" dans le savoir singulier des sciences humaines ( 4). »

Les réflexions recueillies dans ce livre sont nées d’une série de questions concernant l’une de ces catégories, au cours d’une enquête développée dans une thèse de doctorat. La question initiale concernait l’émergence et l’histoire d’un concept ambigu, celui de « population ». Cette ambiguïté tient, d’une part, à la polysémie du terme et à la place particulière de la démographie, qui est à la fois la plus « scientifi que » des sciences humaines et aussi une discipline intrinsèquement « politique », puisque ses résultats sont depuis toujours des suggestions d’action pour les gouvernants  (5). D’autre part, le concept de population est devenu un « concept organisateur » pour toute une grande partie des sciences humaines et sociales, en acquérant ainsi une série de significations différentes ( 6). Toutefois, la difficulté d’étudier aujourd’hui l’histoire du concept de « population » tient, plus encore qu’à sa polysémie, au partage disciplinaire entre l’histoire des concepts politiques – qui ne s’occupe guère des concepts scientifiques ou mi-scientifi ques – et le cadre de l’histoire épistémologique, qui ne s’intéresse pas aux concepts politiques. Certes, la sociologie des sciences a mis au centre de l’attention des objets mi-politiques, mi-scientifiques, mais souvent en effaçant les conditions historiques de l’apparition et du développement de ces concepts  (7).
Il est évident que l’histoire foucaldienne de la « gouvernementalité » représentait une alternative à ces trois solutions...


Axel Cherniavski : Concept et méthode chez Gilles Deleuze

On a parfois signalé que Deleuze était le seul de sa génération à se considérer comme strictement philosophe. Quand on lui a demandé dans quel genre pourrait rentrer Mille plateaux, entre archivistes, déconstructeurs et anthropologues, Deleuze a répondu : « Philosophie, rien que de la philosophie, au sens traditionnel du mot ( 1). » C’est dans le même esprit qu’il comprend d’ailleurs la célèbre sentence foucauldienne, un jour, peut-être, le siècle sera deleuzien : « C’est peut-être cela que voulait dire Foucault : je n’étais pas le meilleur, mais le plus naïf, […] le plus innocent (le plus dénué de culpabilité de "faire de la philosophie")  (2). » C’est d’autant plus surprenant que certaines sources majeures de sa pensée expriment elles aussi une distance vis-à-vis de la philosophie – Nietzsche, qui se proclamait médecin ou psychologue de l’humanité ; Spinoza, qui attribuait si fréquemment un sens péjoratif à la notion, et qui a finalement intitulé son œuvre majeure Éthique, et non Philosophie. Mais d’une part, il ne faut pas oublier le retour des contemporains de Deleuze à la philosophie. Ainsi Foucault explique que dans la mesure où il s’occupe de la vérité, il doit être tenu pour philosophe  (3). De même Derrida soutient que la limite du philosophique ne va jamais sans une certaine réaffirmation inconditionnelle  (4). D’autre part, il ne faut pas ignorer que Deleuze emprunte les appellations de médecin ou de psychologue, par exemple, que ce soit pour lui-même ( 5) ou pour le commentaire d’un prétendu philosophe, comme c’est le cas de Hume ( 6). Il est vrai qu’il est le seul à consacrer un livre entier explicitement à la définition de la philosophie. Mais peut-être que ce livre ne doit pas être interrogé comme ce qui distingue Deleuze de ses contemporains ou de ces sources, mais comme une explication possible d’un geste qui leur est commun, qui est peut-être commun à beaucoup d’autres, celui qui consiste à nier le nom de « philosophe » tout en le maintenant.

Qu’est-ce que la philosophie ?, interroge le titre du livre de 1991, et la réponse apparaît immédiatement dans l’introduction : création de concepts. À première vue, elle s’impose par son bon sens : à quoi a affaire le philosophe sinon aux concepts ? Et pourquoi le temps conserve-t-il certains noms et en oublie-t-il d’autres si ce n’est par le caractère innovateur dans son champ ? Mais dès qu’on ajuste le regard, à partir du moment où on admet que la philosophie en général ou la philosophie de Deleuze elle-même pénètre la définition, chaque composante commence à présenter des problèmes exégétiques...


NOTES

Extrait de Luca Paltrinieri

1. Michel Foucault, Les Mots et les Choses. Une archéologie des sciences humaines, Paris, Gallimard, 1966, p. 368.

2. Cf. en particulier G. Canguilhem, « Qu’est-ce qu’une idéologie scientifique ? », in Idéologie et rationalité dans L’histoire des sciences de la vie. Nouvelles études d’histoire et de philosophie des sciences, Paris, Vrin, 1988 ; « La théorie cellulaire », in La Connaissance de la vie, Paris, Vrin, 1965 (rééd. 1992), p. 43-80 ; J. Schlanger, Les Métaphores de l’organisme, Paris, Vrin, 1971.

3. I. Stengers, « La propagation des concepts », in D’une science à l’autre. Des concepts nomades, Paris, Seuil, 1987, p. 18-19.

4. Les Mots et les Choses, p. 368.

5. Selon Lévi-Strauss, la démographie est, avec la linguistique, la science de l’homme qui « a réussi à aller le plus loin dans le sens de la rigueur et de l’universalité » (cf. « Critères scientifiques dans les disciplines sociales et humaines », in Anthropologie structurale deux, Paris, Plon, 1973, p. 348. Sur le rapport entre la démographie et les politiques étatiques contemporaines, cf. l’article fondateur de D. Hodgson, « Demography as social science and policy science », Population and Development Review, vol. 9, 1, mars 1983, p. 1-34.

6. Sur le « concept organisateur », cf. I. Hacking, « Historical méta-epistemology », in L. Daston, W. Carl, Wahrheit und Geschichte, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1999, p. 53-76. Sur la « population » en tant que concept organisateur polysémantique, cf. H. Le Bras (éd.), L’Invention des populations. Biologie, idéologie et politique, Paris, Odile Jacob, 2000, et L. Paltrinieri, « Le modèle homéostatique en démographie et dans l’histoire des doctrines de population », Araben. Revue du GREPH, 4, mai 2008, p. 60-76. Nous sommes en train de préparer un ouvrage sur cette question aux Éditions de l’ENS.

7 Cf., sur ce « quasi-objet » des sciences, M. Serres, Le Parasite, Paris, Grasset et Fasquelle, 1980, p. 301 et suiv. ; B. Latour « Les chantiers actuels des études sociologiques sur les sciences exactes », in R. Guesnerie, F. Hartog, Des sciences et des techniques : un débat, Paris, Éditions de l’EHESS, « Cahier des Annales », 45, 1998, p. 11-24 ; Id., Pandora’s Hope. Essays on the Reality of Sciences Studies, Cambridge, Harvard University Press, 1999, tr. fr. L’Espoir de Pandore. Pour une version réaliste de l’activité scientifique, Paris, La Découverte, 2007.

Extrait d'Axel Cherniavski

1. Différence et répétition, p. 163.
2. Pourparlers 1972 - 1990, 122.
3. « Questions à Michel Foucault sur la géographie », dans Foucault, M., Dits et Écrits II, Paris,
Gallimard, 2001, p. 30-31.
4. Derrida, J., Points de suspension, Paris, Galilée, 1992, p. 86.
5. Qu'est-ce que la philosophie ?, p. 108.
6. Empirisme et subjectivité. Essai sur la nature humaine selon Hume, p. 2.