François Jullien : Comment penser l'altérité ?

par Jean-Michel Henny, Sophie's Lovers

         

Philosophe et sinologue, titulaire de la Chaire sur l'altérité au Collège d'étude mondiale (Fondation Maison des sciences de l'homme), François Jullien a récemment publié aux éditions Galilée le texte de sa leçon inaugurale, L'écart et l'entre, dont nous reproduisons ici un extrait avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Dans sa leçon inaugurale, François Jullien dresse un bilan de son chantier engagé entre pensée chinoise et philosophie ; et présente les voies selon lesquelles il aborde la pensée de l'altérité.  Partant de l'extériorité de la Chine vis-à-vis de la pensée européenne, il évoque ce qu'a été la « déconstruction du dehors » entamée à partir de ce détour chinois. Rejetant la notion de différence – concept identitaire –, il lui substitue les concepts d'écart et de fécondité...


« La différence n'est pas un concept aventureux. Au regard de la diversité des cultures, ne serait-elle pas un concept paresseux ?

C'est à quoi, pour m’en prémunir, j’opposerai le concept d’écart.

Car la différence entre ces deux concepts, d’écart et de différence, se définit au moins sur trois points. D’abord, l’écart ne donne pas à poser une identité de principe ni ne répond à un besoin identitaire ; mais il ouvre, en séparant les cultures et les pensées, un espace de réfléxivité entre elles où se déploie la pensée. C’est, de ce fait, une figure, non de rangement, mais de dérangement, à vocation exploratoire : l’écart fait paraître les cultures et les pensées comme autant de fécondités. En quoi, enfin, nous dispensant d’avoir à poser – supposer – quelque a priori sur la nature de l’Homme, toujours idéologique, l’écart nous invite, en revanche, à ce que j’appellerai un auto-réfléchissement de l’humain. Commençons par développer ces trois points pour, sur ce trépied, fonder un engagement culturel d’un nouveau type.

1. Mesurons, en effet, ce qui différencie d’abord les deux, l’écart et la différence. Partons du plus obvie : de ce que, tandis que la différence établit une distinction, l’écart procède d’une distance ; et, par suite, de ce que, tandis que la différence donne à supposer un genre commun, en amont d’elle, formant socle, auquel appartiennent et dont dérivent les deux termes différenciés, l’écart se borne à faire remonter à un embranchement, à marquer le lieu d’une séparation et d’un détachement. Mais sans que ce dont ce détachement procède soit pour autant constitué. L’écart pointe un départ à la dissociation, mais ne sous-entend pas pour autant une identité posée en principe, mais qu’on serait bien en peine de désigner.

De là résulte également, du point de vue même de la démarche engagée, que l’écart ne porte pas à s’arroger une position de surplomb à partir de laquelle il y aurait à ranger des différences. Mais, par la distance ouverte, il permet un dévisagement réciproque de l’un par l’autre : où l’un se découvre lui-même en regard de l’autre, à partir de l’autre, se séparant de lui, et sans plus qu’il y ait à requérir de transcendance théorique qu’on se trouverait bien en peine de situer. Non, l’écart relève d’une logique d’immanence, de part en part, et n’en déborde d’aucun côté, sans donc donner à postuler. De plus, ne relevant pas de l’établissement d’une distinction, mais procédant d’une distance, il s’agit là d’un concept qui, faisant entendre le mouvement de séparation dont il est né, n’est pas tant analytique que dynamique, procédant d’un auto-déploiement. Le propre de l’écart – et c’est là pour moi l’essentiel – c’est qu’il n’est, par suite, pas proprement aspectuel ou descriptif, comme l’est la différence, mais productif – et ce dans la mesure même où il met en tension ce qu’il a séparé. Mettre en tension : c’est à quoi l’écart doit d’opérer.

Ainsi, en faisant travailler des écarts, comme je le fais dans mon chantier entre pensées de l’Extrême-Orient et de l’Europe, je ne prétends pas « comparer » en posant un cadre commun, hypothétique, où ranger selon le même et l’autre, ainsi qu’en m’attribuant, je ne sais par quelle grâce m’affranchissant tant d’une langue que d’une histoire, bref de toute localité, un statut d’extra-territorialité dans la pensée. Mais, par cette mise en regard que constitue par lui-même chaque écart repéré, par ce recul offert, j’ouvre un espace de réflexivité – « réflexion » au sens propre, avant que figuré – où ces pensées se dévisagent ; et qui par leur mise en tension donne à penser.

2. Ainsi l’écart est-il une figure, non pas de rangement, mais de dérangement, faisant paraître non pas une identité, mais ce que je nommerai une fécondité.

Tandis que la différence, en effet, procède à une opération de rangement, l’écart travaille – ou je dirai : s’arcboute – en sens opposé. Car la question est bien : jusqu’où va l’écart ? Et même jusqu’où peut-il aller ? C’est-à-dire jusqu’où peut se déployer cet autre possible de la culture comme de la pensée ? Ou, comme on dit aussi communément en français, « faire un écart ». Faire un écart, c’est faire sortir de la norme, procéder de façon incongrue, opérer quelque déplacement vis-à-vis de l’attendu et du convenu ; bref, briser le cadre imparti et se risquer ailleurs, parce que craignant, ici, de s’enliser. Par suite, tandis que la différence est un concept classificatoire – la différence est bien le maître-outil des nomenclatures et des typologies –, l’écart est un concept exploratoire, à fonction heuristique. À la différence de l’autre, c’est un concept aventureux. Or c’est bien là la question qui se pose à nous aujourd’hui, à l’heure où le monde finit de se mondialiser et nous menace de son uniformisation : jusqu’où peuvent aller – se déployer – les écarts entre les cultures comme entre les pensées, nous donnant encore ainsi à voyager ? »

François Jullien


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