Philosopher face à la souffrance ?

par Jean-Michel Henny, Sophie's Lovers

              

Dans le cadre de la journée mondiale des soins palliatifs, Les Rendez-vous Place de la Sorbonne organise plusieurs événements auxquels participent Sophie's Lovers et la librairie Vrin.

Deux rencontres nous donneront l'occasion de réfléchir sur l'expérience de la souffrance et du soin. Elles auront lieu à 18h30, à la librairie Vrin, 6, place de la Sorbonne, Paris 5e :

Le mardi 9 octobre, le premier débat sera consacré aux témoignages de trois auteures confrontées de près à la maladie, la vieillesse et la mort : Anne-Dauphine Julliand (Deux petits pas sur le sable mouillé, éditions Les Arènes), Aude Rérolle (Noces de Palissandre, éditions Kirographaires) et Sylvie Garoche (Quand la vie tutoie la mort, éditions Nouvelle Cité).

Le jeudi 11 octobre, le second débat portera plus particulièrement sur la question du soin et des choix éthiques et politiques qu'il implique. Participeront à cette rencontre : Frédéric Worms (Soin et politique, PUF), Jean-Christophe Mino (Soins intensifs : la technique et l'humain, PUF) et Emmanuel de Waresquiel (Entre deux rives, éditions L'iconoclaste).

 


La lecture de ces essais et de ces témoignages interroge notre approche de la philosophie. Peut-on, en effet , « philosopher face à la souffrance » ?

La philosophie contemporaine semble muette sur ce sujet et suivre prudemment le précepte de Ludwig Wittgenstein qui, au terme de son Tractatus logico-philosophicus, déclare : « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire ».

Les philosophies antiques ont été quant à elles plus pragmatiques et on peut citer en exemple les fameux principes d'Épicure, désignés par la tradition comme « quadruple remède » (tetrapharmakon) : « Et maintenant y a-t-il quelqu'un que tu mettes au-dessus du sage ? Il s'est fait sur les dieux des opinions pieuses ; il est constamment sans crainte en face de la mort ; il a su comprendre quel est le but de la nature ; il s'est rendu compte que ce souverain bien est facile à atteindre et à réaliser dans son intégrité, qu'en revanche le mal le plus extrême est étroitement limité quant à la durée ou quant à l’intensité ; il se moque du destin, dont certains font le maître absolu des choses. » (Épicure, Lettre à Ménécée).

La sagesse populaire ne dit-elle pas que face aux difficultés de la vie, il faut « prendre les choses avec philosophie », supposant que l’attitude philosophique permet une certaine distance face aux événements et garantit une sorte de « tranquillité d’âme ».

Toutefois cette capacité de l’activité rationnelle de se détacher de sa propre souffrance (ou de celle d’autrui) peut se révéler suspecte, voire scandaleuse : est-il tolérable de réfléchir sur le sens de la vie, de généraliser, de « monter en abstraction » une situation personnelle ressentie comme dramatique ? N’est-ce pas, d’une certaine manière, faire fi de la dignité humaine et rabaisser l’expérience singulière à n’être qu’un cas d’espèce ?

Toutes ces questions nous invitent à reconsidérer la nature de la raison philosophique : Avant d’engendrer une théorie, avant de se figer dans une doctrine ou un discours, n’est-elle pas au premier chef une raison désirante et relationnelle, tout entière vouée au dialogue et à l’écoute ?


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