Des penseurs pour l'Europe

        

En pleine crise, ce premier semestre 2012 a vu la traduction en français de deux essais importants. Tout d'abord, un texte de Jürgen Habermas, La constitution européenne, dans lequel le célèbre philosophie allemand dénonce le putsch silencieux des technocrates et en appelle à une revalorisation de la démocratie et des citoyens (voir son entretien donné au magazine Der Spiegel en décembre dernier).

Beaucoup moins connu, traduit pour la première fois en français, le philosophe néerlandais Luuk van Middelaar propose avec Le passage à l'Europe une réflexion fine et concrète sur la politique européenne. Nous reproduisons ici un extrait de l'entretien qu'il a récemment donné au site nonfiction.fr.


Nonfiction.fr : Pourriez-vous revenir sur la genèse de votre ouvrage, qui a paru en 2009 aux Pays-Bas, et en janvier dernier en France ? À quand remonte votre projet et quelle était votre intention ?

Luuk van Middelaar : C'est initialement une thèse de philosophie, même si la question ne se posait pas à la faculté des Lettres de l'université d'Amsterdam, où je l'ai soutenue : l'histoire et la philosophie étaient dans la même faculté. Mais je la définis moi-même comme une thèse de philosophie, car il s'agissait, à travers le cas de l’Europe, de mener une réflexion sur la politique, de répondre à la question : "qu’est-ce que la politique ?"

Nonfiction.fr : À partir d’une étude de cas…

Luuk van Middelaar : Oui. L’Europe était le prétexte pour aborder des questions de philosophie politique oubliées au XXe siècle : la question de la fondation, de l’autorité, comme celle, bien traitée au XXe siècle, de la représentation. La philosophie politique s’est souvent contentée de réfléchir aux droits des individus au sein d’un ordre existant, à l’équilibre des pouvoirs, etc., mais pas à la genèse de l’ordre politique.

Nonfiction.fr : Ou alors sous forme abstraite.

Luuk van Middelaar : Oui, dans la tradition de John Rawls, etc.,  sur un mode universaliste et en fin de compte un peu stérile. Or l’Europe est un cas magnifique, et intriguant aussi, pour aborder ce type de questions. Mais il est vrai que j’éprouve également un vrai amour pour le sujet. J’ai directement conçu ce travail comme thèse et livre en même temps, donc il n’y a pas de grandes différences entre les deux. Sauf pour l’édition française, pour laquelle nous avons allégé l’appareil critique. Je ne l’ai écrit ni en français ni en anglais pour garder la précision de la langue, car cette précision des mots est très importante dans mon approche du sujet, pour décortiquer les expressions, le jargon. Je ne pouvais faire cela que dans ma langue maternelle. Les deux traducteurs, Daniel Cunin et Olivier Vanwersch-Cot, ont fait un travail excellent pour rendre cette sensibilité en français : le détour linguistique est réussi…

Nonfiction.fr : Le livre se situe à mi-chemin entre la philosophie et l’histoire, ce qui offre une approche intéressante. C’est en quelque sorte un livre de philosophie politique pratique, écrit de façon très lisible et accessible, dans lequel vous mélangez d’une part le récit des événements et, d’autre part, le recours à différents auteurs classiques pour penser ces événements : Hegel, Constant, Montesquieu, Aron, Foucault, Shakespeare, la Bible, et surtout Machiavel, sur lequel vous vous appuyez beaucoup. Cela signifie-t-il qu’on ne puisse pas faire de philosophie sans histoire ? Ou, inversement, que l’on ne puisse pas faire d’histoire sans faire de philosophie ? Tout récit historique doit-il s’intégrer dans une réflexion sur le temps ?

Luuk van Middelaar : Je ne dirais pas qu’on ne peut pas faire d’histoire sans faire de philosophie, mais je dirais qu’on ne peut pas faire de philosophie politique sans faire d’histoire. Je crois qu’il faut appréhender la chose politique à travers le temps, dans la succession des événements. Souvent, les œuvres de philosophies politiques contemporaines s’intéressent aux valeurs, à la justice, à la société parfaite. Ça se défend, mais parfois c’est plutôt de la philosophie morale que de la philosophie politique. Les politologues sont souvent un peu schématiques, proposant des organigrammes, parlant des rapports entre les institutions à un moment 't’, sans se placer vraiment dans la vie politique. Parfois une institution est différente un dimanche de ce qu’elle était le jeudi précédent. Donc si j’emploie la forme du récit, c’est aussi pour saisir une vérité de la politique, qui est dans la séquence, avec des protagonistes dans laquelle il y a des mouvements de fond, mais aussi des petits détails qui décident de l’issue de tel ou tel épisode. Pour mettre tout ça ensemble, pour faire sentir au lecteur que c’est peut-être là-dedans que la liberté politique des acteurs individuels et politiques trouve sa racine. La forme du récit m’a donc paru être la forme qui convient. Et dans les trois parties du livre, la seconde est sans doute la plus narrative et la plus historique. J’ai essayé de réduire l’histoire au maximum, aux seules choses pertinentes. Souvent, dans les livres d’histoire, on indique les cinquante fonctions qu’une personne a exercées, alors qu’il suffit parfois d’indiquer que c’était le leader de l’opposition – pas besoin de dire qui était son père…

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