Sophie et ses prétendants

par Marsilio L. Abate, Sophie's Lovers


         

La publication récente de plusieurs livres consacrés à la philosophie, sa finalité et ses pratiques, nous donne l'occasion de réfléchir aux différentes manières de « courtiser la belle Sophie »...

Une relation émulatrice

Parler de « Sophie et de ses prétendants », c'est évoquer les personnages conceptuels chers à Gilles Deleuze : « Que veut dire ami, quand il devient personnage conceptuel, ou condition pour l'exercice de la pensée ? Ou bien l'amant, n'est-ce pas plutôt amant ? Et l'ami ne va-t-il pas réintroduire jusque dans la pensée un rapport vital avec l'Autre qu'on avait cru exclure de la pensée pure ? Ou bien encore ne s'agit-il pas de quelqu'un d'autre que l'ami ou l'amant ? Car si le philosophe est l'ami ou l'amant de la sagesse, n'est-ce pas parce qu'il y prétend, s'y efforçant en puissance plutôt que la possédant en acte ? L'ami serait donc aussi le prétendant, et celui dont il se dirait l'ami, ce serait la Chose sur laquelle porterait la prétention, mais non pas le tiers qui deviendrait au contraire un rival ? l'amitié comporterait autant de méfiance émulante à l’égard du rival que d’amoureuse tension vers l’objet du désir » (1).

Divers chemins vers la sagesse

Les façons d’ « aimer Sophie » ou, si l'on préfère, de philosopher sont variées. J’en distinguerai au moins trois.

Une pratique spirituelle
Cette approche pourra paraître suspecte à certains penseurs rationalistes mais il n’empêche qu’elle s'inscrit dans les origines mêmes de la pratique philosophique. Pierre Hadot l'a bien mis en évidence à travers la notion d'exercice spirituel : « Je désigne par ce terme des pratiques, qui pouvaient être d'ordre physique, comme le régime alimentaire, ou discursif, comme le dialogue et la méditation, ou intuitif, comme la contemplation, mais qui étaient toutes destinées à opérer une modification et une transformation dans le sujet qui les pratiquait » (2). On retrouve cette conception chez certains auteurs médiévaux et orientaux, chez certains penseurs mystiques et même chez Descartes lorsque, dans la troisième Méditation métaphysique, il s'absorbe dans l’idée d’infini. On poursuit alors un exercice de la pensée qui déborde cette dernière et qui conduit à une forme de contemplation.

Une activité créatrice
On sait que beaucoup de grands philosophes sont aussi de grands écrivains : Platon, Augustin, Pascal, Rousseau, Nietzsche, Derrida... Mais au-delà de la force du style et des métaphores, c’est la créativité de leurs concepts et de leurs « visions du monde » qui retient notre attention. Lorsque Schopenhauer décrit le monde du Vouloir-vivre, nous finissons par le croire et voir le monde tel qu'il nous le suggère. Lorsqu'Emmanuel Levinas nous parle du « Visage » ou du « Même », nous croyons alors découvrir une sorte de réalité jusqu’alors insoupçonnée. Nietzsche pense que pour vivre l’homme a besoin de créer des formes, tout un univers fictif dont les idées participent au premier chef. Deleuze, quant à lui, parle de création de concepts et considère qu'il s'agit là de la première finalité de la philosophie. Plus récemment, Peter Sloterdijk, quant à lui, a imaginé la notion de « sphères » ou « structures morpho-immunologique » (3) produites par l'être humain pour assurer sa survie symbolique et biologique.

Une démarche critique
Deleuze déclare aussi au détour de sa grande étude sur Nietzsche que la philosophie est une entreprise de démystification, qu'elle contribue en quelque sorte à nous « attrister » : « Une philosophie qui n'attriste personne et ne contrarie personne n'est pas une philosophie. Elle sert à nuire à la bêtise, elle fait de la bêtise quelque chose de honteux. Elle n'a pas d'autre usage que celui-ci : dénoncer la bassesse de pensée sous toutes ses formes… » (4).  Pour ma part, plus qu'un « sport de combat », la philosophie me semble être une activité libératrice. Nous libérant souvent de ces mêmes mythes ou concepts élaborés par les philosophes-artistes ! Ainsi la lecture de Nietzsche nous délivre-t-elle des arrières-mondes de Platon et de tous les moralistes, Kant nous libère des impasses de la métaphysique, Wittgenstein et Jacques Bouveresse développe une critique du langage qui nous aide à ne pas prendre certains raisonnements pour « argent comptant ». À l’origine de cette démarche intellectuelle, il y bien sûr la figure tutélaire de Socrate, ce vagabond de la pensée qui n’avait de cesse de débusquer les pièges et les sortilèges du discours.

La pensée en mouvement

Dans un bel essai consacré à la lecture philosophique, Danièle Pontremoli attire notre attention sur un fait important : « Celui qui se rendait à Delphes espérait qu’un oracle lui délivrerait des paroles définitives, à lui seul destinées. Or, arrivant au temple, il tombait sur cette injonction, valant pour le premier venu : « connais-toi toi-même ». Qui lui parlait ainsi ? On peut penser que, dans la Cité, des têtes avaient préconisé la pose de cette inscription sur le temple d’Apollon. Pourquoi ? Pour les raisons que Socrate a explicitées en les reprenant à son compte — et bien d’autres après lui » (5). Ces raisons, on s'en doute, sont celles qui font dire au génial Athénien qu'il ne sait qu'une chose, à savoir qu'il ne sait rien. Cette conscience aiguë du manque porte un nom, inscrit dans la notion même de philo-sophie : désir. Jean-François Lyotard le formule en des termes éloquents : «... si l'on nous demande : " Pourquoi philosopher ? ", nous pourrons toujours répondre en questionnant : " Mais pourquoi désirer ? Pourquoi y a-t-il partout le mouvement du même qui cherche l'autre ? " Et nous pourrons toujours dire, en attendant mieux : " Nous philosophons parce que ça désire." » (6).

Une demande sociale

D'ailleurs, il semblerait que ce désir de philosophie surgisse de toutes parts. Pour Michel Tozzi, professeur émérite en sciences de l’éducation à l‛Université de Montpellier 3, auteur de nombreux articles et ouvrages sur ce qu'il est désormais convenu d'appeler les Nouvelles pratiques philosophiques (NPP), la demande sociale en la matière est grandissante : « Quand le sens n’est plus imposé par un antérieur, un extérieur et un supérieur, il fait problème quant à la signification à lui donner et à la direction à prendre. Un sens mis en question, en sens mis à la question ne peut que renvoyer à l’interrogation philosophique, aux principes et au fondement de sopn existence, dans l’énigme de son origine, l’opacité de son identité et l’aléatoire incertitude de son devenir individuel et collectif.» (7).

Sophie doit-elle s'en réjouir ? En tout cas, la liste de ses prétendants et admirateurs n'est pas prête de diminuer. Sans doute au risque de quelques malentendus !

NOTES

(1) Gilles Deleuze, Qu’est-ce que la philosophie ? éditions de Minuit, p. 9.

(2) Pierre Hadot, Qu’est-ce que la philosophie antique ? Gallimard/Folio, p. 21.

(3) Peter Sloterdijk, Bulles - Sphères I, Hachette, p. 31.

(4) Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie, Presses universitaires de France, p. 120.

(5) Danièle Pontremoli, Pourquoi lit-on des livres de philosophies ? éd. Jérôme Millon, p. 164.

(6) Jean-François Lyotard, Pourquoi philosopher ? Presses universitaires de France, p. 42.

(7) Michel Tozzi, Nouvelles pratiques philosophiques. À l'école et dans la cité, Chroniques sociales, p. 18.


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