Karl Otto Apel et la pragmatique transcendantale

par Jean-Michel Henny, Sophie's Lovers

         

Connu pour sa théorie de l'éthique de la discussion, Karl Otto Apel a apporté à la fin du XXe siècle une contribution majeure à la pensée philosophique en substituant à une conception solitaire de la raison, une conception plurielle, fondée sur une « communauté argumentative ».Toutefois cette prise en compte de la pluralité des points de vue sur le réel n'allait pas sans quelques dangers pour la raison elle-même, risquant de la faire éclater sous les assauts destructeur du relativisme. Prenant ce risque très au sérieux, Karl Otto Apel a choisi de tenir en quelque sorte les deux bouts du problème et de développer une théorie de la raison qui considère à la fois de la diversité des pratiques linguistiques et culturelles et la nécessité de leur garantir des fondements universels. Tendue entre ces deux pôles, la philosophie d'Apel se résume donc bien dans la formule oxymorique de « pragmatique transcendantale ».

Une œuvre cohérente mais éclatée

Passionnante dans ses conséquences éthiques et politiques, la pensée de l'auteur n'est pas d'un abord immédiat et nous souhaitons signaler ici le bel ouvrage (1) d’analyses et de commentaires qu’a récemment publié Martine Le Corre-Chantecaille aux éditions de la Maison des sciences de l’homme. Cette entreprise — unique en français par son ampleur — est le fruit d’un travail de longue haleine : « Quiconque veut, en effet, tenter de parcourir le chemin de pensée d’Apel – son Denkweg – se trouve d’emblée confronté à des difficultés liées à l’accès même aux textes. Par cette remarque, nous ne renvoyons pas exclusivement et prioritairement au problème de leur traduction encore partielle à ce jour en français ou au fait que certains d’entre eux ne sont plus actuellement disponibles, mais à leur forme même. C’est, en effet, par des articles, essais, reproductions de conférences, introductions à des traductions que la pensée d’Apel s’exprime et se donne à lire. Ses ouvrages majeurs ne sont eux-mêmes, généralement, que des Collected Papers regroupant des textes déjà parus antérieurement (2)

Le nombre considérable des écrits d’Apel (et la collecte, parfois complexe, des matériaux qu’il impose) n’est, toutefois, pas le seul aspect s’opposant à un accès aisé à sa pensée. Le lecteur doit, en effet, accepter de passer par un parcours qui, loin d’être rectiligne, opère des « détours » par de nombreux autres points de vue philosophiques. Inlassablement, Apel reconstruit, compare, confronte, critique, s’efforçant de penser « avec et contre » les autres membres de la communauté philosophique et non « sans » eux. De l’orientation heideggerienne initiale de 1950 aux confrontations plus récentes de sa pensée avec la pragmatique universelle de Habermas ou la philosophie de la libération de Dussel, en passant par des reconstructions nombreuses et variées, la référence à la pensée de « l’Autre-philosophe » caractérise le modus operandi de tous ses écrits (y compris donc des écrits systématiques faisant suite à la période d’élaboration de la pragmatique transcendantale). Le choix d’une telle pratique philosophique « alter-référentielle » n’a donc rien d’anecdotique. Sa constance témoigne, au contraire, de son importance et de l’impossibilité de la ranger au magasin d’une forme accessoire ou de la réduire à une pratique reconstructrice dont la pensée systématique pourrait se dispenser, une fois élaborée. Elle fournit ainsi un fil conducteur privilégié permettant, non seulement, de dégager les apports conceptuels ayant contribué à la constitution et au développement de la pragmatique transcendantale, mais pointant également un évident souci de cohérence entre une philosophie qui accorde une place centrale à l’intersubjectivité et la pratique de celui qui la théorise. »

Un système foncièrement dialogique

L’œuvre du maître de Francfort se construit en effet dans un débat constant avec et contre les grands courants de pensée qui ont marqué son temps : Heidegger, Gadamer, Peirce et, plus généralement la philosophie analytique… Faisant retour à Kant, il reconstruit la raison transendantale à partir de l’expérience du langage et de la communauté, parvenant peu à peu à élaborer une théorie à la fois systématique et ouverte :

« C’est au début des années 1970 qu’Apel parviendra, à partir des éléments fournis par ses premiers travaux, à la « solution » recherchée. Celle-ci s’efforcera d’éviter l’oubli du corps, de l’histoire, de l’« être-avec » comme celui du logos, en articulant la constitution du sens (liée à notre insertion dans une communauté réelle) et la validité intersubjective (renvoyant à une communauté idéale contrefactuelle). Par cette articulation – condensée dans l’énoncé même de « pragmatique transcendantale » – Apel prétendra « fonder ultimement la raison » et éviter les apories des approches herméneutique et analytique. […] Parvenir à cette transformation ne signifiera pas, pour Apel, atteindre un niveau systématique synonyme de la fin des reconstructions et des passages par l’Autre (qu’il s’agisse d’un autre philosophe, psychologue, sociologue, linguiste ou économiste). Bien au contraire, la pratique alter-référentielle persistera en prenant la forme de confrontations dans lesquelles la pragmatique transcendantale sera en débat « avec et contre » les matériaux apportés par d’autres approches. Pas plus que les reconstructions n’étaient dépourvues de dimension philosophique, les exposés systématiques de la pensée d’Apel n’excluront donc la dimension reconstructrice et ne seront synonymes d’abandon d’une pratique intersubjective, dialogique. » (3).


NOTES

(1) Martine Le Corre-Chantecaille, « Penser avec... et contre...». La pragmatique transcendantale de Karl Otto Apel : une théorie et une pratique de l'intersubjectivité. Paris, éditions de la Maison des sciences de l'homme, 2012.
(2) Ibid., p. 6.
(3) Ibid., p. 9.


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