L'existence animale

par Jean-Michel Henny, Sophie's Lovers

      

Il est des livres qui bouleversent et modifient en profondeur notre rapport au monde. Le récent ouvrage de Florence Burgat, Une autre existence, en fait certainement partie.
Le sous-titre de cette impressionnante étude – la condition animale – éclaire d'emblée le propos : il s'agit pour l'auteur de penser et de donner à penser l'existence animale.

Le terme pourra sembler abusif : l'« existence » (1) ne serait-elle pas le propre d’un être doué de conscience et de projets, l’humain en l’occurrence ? À la suite de Husserl et de Merleau-Ponty, à la suite donc de penseurs qui ont marqué le mouvement existentialiste, Florence Burgat nous montre qu’il n’y a pas d’exception humaine et que les animaux peuvent parfaitement prétendre à quelque chose de plus qu’une « simple vie », quelque chose qui est bien de l’ordre d’une existence, différente de celle des plantes et sans doute aussi digne que celle des êtres humains.

Une approche phénoménologique

Dans cette démarche, la méthode phénoménologique est déterminante car elle permet de se libérer du point de vue objectivant et abstrait du discours scientifique pour accéder à l’élucidation d’une expérience vitale, vécue de l’intérieur, en « première personne ». Cette curieuse expression suggère que la conscience ne se réduit pas à l’exercice de la seule raison ou du langage mais qu’elle émerge à partir d’une expérience de soi comme subjectivité. Dans le cas de l’animal — comme de l’humain par ailleurs — cette conception de la subjectivité est indissolublement lié à une théorie de l’organisme, structure au sein de laquelle corps et esprit ne font qu’un. « Le fondement de synthèses d’expérience est la subjectivité incarnée. Nous ne sommes pas originellement insérés dans le monde par nos effectuations de pensée, mais par le corps propre, plus précisément en tant que corps subjectif qui ne se résorbe jamais dans la réflexion » (2).
Étant doté d’un corps propre, les animaux peuvent donc prétendre à une expérience de soi. Il sont de ce fait à même d’avoir une expérience du monde et une forme de conscience. Élaborant une analyse fine des notions d’organisme, de comportement et d’individuation, Florence Burgat achève tout au long de son livre de nous en convaincre.

La différence anthropologique

La prise de conscience de cet « autre existence» est cependant dérangeante et les humains que nous sommes n’ont de cesse d’affirmer notre différence anthropologique et de mépriser (ou d’ignorer) la condition animale. Des auteurs aussi réputés qu’Emmanuel Levinas et Michel Henry en sont, malgré leur attachement à la phénoménologie, un exemple typique.

Vers la fin de sa vie, l’auteur de Totalité et Infini semble avoir laissé la question ouverte et avoir reconnu la possibilité d’inclure l’animal dans son éthique (3). Toutefois, pour Florence Burgat, Levinas rate cette ouverture en admettant, lors d’une conférence, qu’il ne faut pas faire souffrir les animaux inutilement . Cet adverbe est de trop et semble prouver que les bêtes n’ont finalement pas de « visage » (4) aux yeux du philosophe. Ce dernier semble admettre implicitement qu’elles peuvent souffrir utilement (comme dans le cas de leur abattage à des fins alimentaires).

La position de Michel Henry semble plus radicale encore : l’auteur de L’essence de la manifestation développe une « phénoménologie de la vie » qui ignore par principe le règne animal. Dans cette approche, les vivants autres que l’humain relèvent du registre des « corps matériels » et sont réduits à n’être que de « simples vivants », anonymes et interchangeables. Évoquant le « tournant théologique » de Michel Henry, Florence Burgat note : « Le désintérêt philosophique et la mise à l’écart de la vie animale se trouvent alors probablement éclairés dans leurs raisons les plus profondes : le Christ n’est pas mort pour les bêtes (du moins est-ce le dogme dominant auquel Michel Henry adhère), leur chair ne participe pas du verbe de vie » (5).

Dans L'animal que je ne suis plus, Étienne Bimbenet affirme lui aussi à partir d’une approche phénoménologique la différence anthropologique. Sa position est cependant autrement plus ouverte et passionnante… Pour lui, l’humain se définit essentiellement par sa rupture d’avec sa nature animale et dans sa capacité à croire à un système d'illusions nécessaire tel que l’«être» ou la «réalité». En ce sens, il réhabilite une interprétation métaphysique du monde mais, pour ainsi dire, au second degré, après avoir admis que la consistance de l'être n'est que le résultat de notre condition anthropologique. Étienne Bimbenet ne refuse pas aux animaux une forme de conscience et de subjectivité mais, à l’instar du biologiste et philosophe allemand Jakob von Uexküll (1864-1944), il considère que ceux-ci ont un univers propre (Umwelt) auquel il donne sens mais qui leur impose des déterminations. Sauf exception, l’animal n’est pas en mesure – à la différence de l’humain – de se déprendre de lui-même et de son environnement (6).

Souffrir comme une bête

Dans un précédent ouvrage, paru en 2006 aux éditions Kimé (7), Florence Burgat avait déjà proposé une première approche de la condition animale et avait mis en évidence sa dimension existentielle, entre liberté et inquiétude. Elle se faisait en cela l’écho d’une réflexion de Hegel dans sa Philosophie de la nature : « Le contexte de la contingence extérieure ne contient presque que de l’étranger ; c’est continuellement qu’il exerce une menace et fait peser une menace de dangers sur le sentiment de l’animal, qui est un sentiment d’incertitude, d’anxiété et de malheur » (8).
L’expression « souffrir comme une bête » n’est-elle pas la pressentiment de ce malheur dans la sagesse populaire ? Si la souffrance animale frappe autant nos esprits, c’est sans doute en raison de cette « impossibilité de mettre la souffrance, de la relever d’une quelconque manière, de l’assumer à distance – ce en quoi elle est douleur pure, douleur pour rien, celle dont le sujet ne peut rien que l’endurer » (9).

La souffrance et le malheur n’est heureusement pas la seule caractéristique de l’existence animale. Sigmund Freud parlant de la chienne de Marie Bonaparte notait : « Les vrais raisons pour lesquelles on peut aimer un animal comme Topsy (ou Jo-Fi) sont l’affection dépourvue de la moindre ambivalence , la simplicité d’une vie libre des conflits de la civilisation et la beauté d’une existence parfaite en soi » (10). Dans ce regard que porte l’humain sur l’animal, on notera l’importance du nom : « Topsy ». Le chien ici n’est pas perçu comme le simple échantillon d’une espèce, on lui reconnaît une personnalité, voire une biographie.
Malheureusement cette reconnaissance constitue une exception. « Très loin de tout cela, les animaux élevés pour la boucherie, confinés dans des lieux sombres, n’ont aucune possibilité de tracer leur vie, puisque l’idée même qu’ils ont une vie à vivre n’existe dans l’esprit de personne. Comme l’écrit de manière terrible Léonard de Vinci dans ses Carnets : « rien ne reste d’eux que des latrines pleines »… A-t-on jamais songé ce que signifie le fait de manger les animaux ? L’habitude, la banalité de cette consommation ont éteint en nous toute réflexion à ce propos »(11).

 

NOTES

(1) Bien entendu, il ne s'agit pas de l'existence au sens d'« être ». Nous savons bien que les animaux existent tout comme le reste des êtres ou des choses qui nous entourent. Le mot renvoie ici en fait à cette conscience-expérience que tout un chacun a de son individualité et de sa subjectivité, expérience mêlée d'angoisse et de liberté, si bien décrite par les philosophes dit « existentialistes ».

(2) Jan Patočka, Papiers phénoménologiques, éditions Jérôme Millon, p. 17, cité par Florence Burgat.

(3) Cf. le texte consacré au chien Bobby : « Nom d’un chien ou le droit naturel » in Difficile liberté, Le Livre de Poche.

(4) Rappelons que dans la philosophie d'Emmanuel Levinas, le mot « visage » est une manière de parler d'autrui qui évite de le réduire au domaine de l'être, qui révèle en lui l'Infini et nous oblige à une relation foncièrement éthique.

(5) Florence Burgat, Une autre existence. La condition animale, Albin Michel, p. 89.

(6) Cf. toute la réflexion de l'auteur sur la « conscience de soi » in L'animal que je ne suis plus, p. 393 et suivantes. On pourra lire avec profit, sur la fiche de l'ouvrage, les commentaires de Florence Burgat, qui porte un regard à la fois sensible et critique sur le livre d'Étienne Bimbenet.

(7) Florence Burgat, Liberté et inquiétude de la vie animale, Kimé, 2006.

(8) G.W.H. Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques II. Philosophie de la nature [1817, 1827, 1830], Vrin, 2004.

(9) Florence Burgat, Une autre existence. La condition animale, op. cit., p. 71.

(10) Cité par Florence Burgat, ibid., p. 360. Voir aussi . Marie Bonaparte, Topsy. Les raison d'un amour, Rivages, 2004.

(11) Florence Burgat, ibid., p. 357.


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